Les yōkai marins changent de forme à mesure que la côte s’éloigne
Vue de la terre, la mer semble ne former qu’une seule surface. Pour les marins et les pêcheurs, récifs, plages, large, lignes de courant, fonds marins et silhouettes d’îles sont pourtant des lieux distincts. Là où nul sol ne porte les pas, une ombre noire devient Umibōzu et le souvenir des noyés, Funa-yūrei ; près des rochers apparaissent des femmes aux longs cheveux et des poissons assez vastes pour passer pour des îles. Lueurs lointaines, bruit des marées et objets échoués furent eux aussi racontés comme des messages venus de la mer.
Ce dossier ne rassemble pas indistinctement tout ce qui touche à l’eau. Les yōkai des rivières, tel Kappa, sont laissés de côté ; chaque récit retenu ici a pour centre le littoral, le large, les profondeurs, une île ou Ryūgū. Les divinités marines ne sont pas assimilées aux yōkai, et les points de rencontre entre croyance et récit fantastique restent clairement indiqués.
Les ombres noires du large —Umibōzu et Umi-zatō
Umibōzu est une apparition marine qui dresse une énorme tête noire ou une silhouette de moine hors de la mer nocturne. Selon les régions et les sources, il brise les bateaux, réclame une écope ou fait sombrer ceux qui ne répondent pas à sa question. Il n’existe donc pas une forme unique que l’on pourrait tenir pour son modèle d’origine. Umi-zatō apparaît lui aussi sur l’eau sous les traits d’un joueur de biwa aveugle : au milieu d’une mer silencieuse surgit une présence humaine incongrue.
Vagues lointaines, baleines, nuages et îles dans la nuit peuvent prendre un aspect humain ou monstrueusement grand sur une mer où les distances se mesurent mal. Plutôt que de les réduire à des erreurs de perception, il faut voir comment l’angoisse de ne pouvoir vérifier ce que l’on aperçoit depuis un bateau s’est changée en récit.
Les morts qui réclament une écope —Funa-yūrei
Les Funa-yūrei seraient les esprits de personnes mortes dans un naufrage. Ils approchent un navire, demandent une écope, la remplissent d’eau et font sombrer l’embarcation. Leur en donner une au fond percé est le moyen de défense le plus connu, mais la date d’apparition, la forme et le nom varient selon les lieux. Le deuil des disparus en mer et le savoir destiné à éviter le même sort se rejoignent dans une seule histoire de rencontre.
Ayakashi peut servir de terme général pour les apparitions marines ou les Funa-yūrei, sans toujours désigner une espèce précise. Les récits de Maikubi, où des têtes surgissent à la surface, donnent eux aussi une forme visible aux querelles des morts et à la mémoire de la mer.
Les femmes des récifs et des plages —Iso-onna, Nure-onna et Usuoi-baba
Iso-onna est une créature aquatique connue surtout dans l’ouest du Japon, où elle apparaît sur le rivage sous les traits d’une femme aux longs cheveux. Son apparence et sa manière d’attaquer varient fortement d’une région à l’autre : aucune image ne peut servir de modèle à tout l’archipel. Nure-onna se montre elle aussi au bord de l’eau, avec des cheveux trempés, un visage de femme et un corps de serpent ; certaines traditions l’associent à Ushi-oni.
Plusieurs réalités peuvent nourrir ces figures féminines du littoral : corps échoués, maternité, interdits liés aux frontières, danger de parcourir une plage la nuit. Elles ne sont pas menaçantes du seul fait d’être des femmes. C’est au moment de franchir la limite entre terre et mer qu’une silhouette humaine familière devient inquiétante.
Les bêtes marines prises pour des îles —Isonade, Akaei et Bake-kujira
Isonade emporterait hommes et bateaux dans l’eau d’un coup de sa queue gigantesque. Akaei est une raie si vaste que les marins prennent son dos pour une île et y débarquent. Ushi-oni et Sazae-oni assemblent les cornes, coquilles et pattes d’animaux réels pour composer des créatures monstrueuses propres aux côtes. Bake-kujira appartient à une tradition de la région du San’in : le squelette nu d’une baleine apparaît par une nuit de pluie, entouré de poissons et d’oiseaux inconnus.
La taille de ces bêtes exprime plus que la curiosité envers des animaux inconnus. Elle porte aussi la tension qui unissait la vie marine aux communautés vivant de la pêche et de la chasse à la baleine.
Les feux alignés au large —Shiranui et les sons de la mer
Shiranui désigne un phénomène où d’innombrables lumières apparaissent au large des mers d’Ariake et de Yatsushiro, autour du premier jour du huitième mois lunaire. Le récit du pays du Feu dans le chapitre consacré à l’empereur Keikō du *Nihon Shoki*[1] doit être distingué des appellations et explications postérieures ; il reste néanmoins un exemple majeur de lueurs marines conservées dans la mémoire d’une région. La réfraction atmosphérique peut aujourd’hui les expliquer, sans effacer l’histoire culturelle de la tradition.
Kokū-daiko et Nami-kozō signalent les changements de la mer par un bruit ou par le mouvement des vagues plutôt que par un corps visible. Les apparitions marines racontent aussi comment les marins interprétaient l’état de la mer et le temps qu’il ferait à partir des sons et des vagues.
Les prophéties venues de la mer —Amabie, Jinja-hime et Zan
Amabie serait sortie dans une lueur des eaux de Higo pour annoncer une bonne récolte et une épidémie, avant d’ordonner que l’on reproduise son image. Jinja-hime vient elle aussi de la mer annoncer la maladie, mais sa forme et les sources qui la mentionnent ne sont pas celles d’Amabie. Zan, être proche de la sirène dans la tradition d’Okinawa, avertit parfois d’un tsunami ou d’un bouleversement marin.
Les réunir sous une seule étiquette de « yōkai contre les épidémies » ferait disparaître l’époque et la région propres à chaque récit. Il faut lire ensemble les motifs communs — reproduire une image, recevoir un avertissement venu du large, observer un changement de la mer — et les différences entre les documents.
Ryūgū et les divinités marines —Des maîtres de l’eau, non des yōkai
Ryūjin et Ichikishima-hime sont des divinités qui gouvernent la mer et les eaux ; ces divinités ne sont pas des yōkai au même sens qu’Umibōzu ou Funa-yūrei. Ryūjo, la femme-dragon, apparaît dans les récits bouddhiques et les traditions locales des divinités aquatiques comme un être féminin reliant Ryūgū ou le monde des eaux à celui des humains. Kuzuryū est aussi associé au culte des lacs et des sources, et ne se limite pas à la mer.
Distinguer divinités, êtres de leur suite, apparitions et phénomènes naturels révèle que l’imaginaire japonais de la mer ne se réduit pas aux yōkai.
Lire les apparitions marines à travers les lieux et les métiers
Sous un même nom, le récit change entre village de pêcheurs, port, île, mer intérieure et grand large. Vérifier le lieu de collecte dans la Base de données des traditions sur les phénomènes étranges et les yōkai[2], puis séparer le témoignage local de l’image d’un artiste ou d’une réécriture tardive, montre que les yōkai marins sont plus que des monstres : ils conservent la mémoire du travail, du deuil, du temps qu’il fait et des frontières d’une communauté.
La section « Yōkai présentés » ci-dessous va des ombres du large, des noyés et des femmes des récifs aux bêtes géantes, aux feux marins, aux êtres prophétiques et aux divinités de la mer. Commencez par leur lieu d’apparition, puis avancez, figure après figure, vers les eaux profondes.




























