À Edo, on ne subit plus les yōkai, on les choisit
Les phénomènes étranges étaient racontés bien avant l'époque d'Edo. Cependant, avec l'essor de l'imprimerie sur blocs de bois et d'un public urbain, on a pu réunir dans un même ouvrage des anomalies issues de contrées lointaines ou de vieux manuscrits. Un nom côtoyait une image, et à la page suivante, un autre yōkai apparaissait. Les yōkai n'étaient plus seulement ces créatures que l'on croisait par hasard la nuit : ils devenaient des objets à acheter, louer, collectionner, et parmi lesquels on pouvait choisir son préféré.
Dans ce dossier, le terme « Edo » revêt deux sens : d'une part, les histoires de fantômes ancrées dans les quartiers de la ville (Honjo, Yotsuya...) ; d'autre part, la culture yōkai façonnée par l'édition, la peinture et le théâtre de l'époque. En explorant ces deux aspects, nous retraçons comment la vie urbaine et les médias ont transformé le surnaturel.
Éteindre les lampes une à une : le Hyakumonogatari et l'Ao-andon
Le Hyakumonogatari est un jeu de société terrifiant où l'on éteint une lampe après chaque histoire de fantôme, craignant l'apparition d'un monstre à la fin. L'Ao-andon est l'entité censée surgir à cet instant, mais l'image de la femme-démone que nous connaissons aujourd'hui a été fortement ancrée par les illustrations de Toriyama Sekien. La pièce qui s'assombrit, la voix du conteur et l'imagination des auditeurs s'allient pour forger la peur.
À Edo, les histoires de fantômes n'avaient pas à choisir entre vérité et fiction. De vieux récits, des rumeurs locales et l'exagération des auteurs se superposaient, offrant aux histoires de nouvelles formes à chaque lecture.
Les encyclopédies de Toriyama Sekien : associer un nom à une image
Du *Gazu Hyakki Yagyō*[1] aux suites comme le *Gazu Hyakki Tsurezure Bukuro*, Toriyama Sekien a dessiné une multitude de yōkai, s'inspirant des classiques, des rouleaux peints, de la tradition orale et des jeux de mots. Il a profondément influencé l'image moderne de yōkai tels que le Nurarihyon, le Wanyūdō, le Mokumokuren, l'Enenra et la Dodomeki.
NurarihyonNurarihyon
Wanyūdōwa-nyū-dō
Mokumokurenmo-ku-mo-ku-ren
En'enraen-EN-ra
Dodomeki (le démon aux cent yeux)do-do-MÉ-ki
Il serait faux de voir dans les œuvres de Sekien de simples « croquis d'entités réellement aperçues par les habitants d'Edo ». Ses dessins mêlent de vieux noms réinterprétés, des créatures inventées à partir de poèmes anciens et des satires. Il faut les lire comme des sources primaires témoignant de l'érudition et de l'esprit du peintre.
Dans l'intimité des demeures : plafonds, portes coulissantes et vieux outils
Dans les maisons urbaines, les espaces aveugles et les objets usagés se multiplient. Le Tenjō-name lèche le plafond en y laissant des taches, la Tenjō-kudari est une femme descendant d'en haut, et le Mokumokuren transforme les trous des portes shōji en une myriade d'yeux. Les tsukumogami (esprits-outils) comme le Karakasa-kozō prennent vie tout en gardant leur forme matérielle.
Lèche-plafondten-jô-NA-mé
La Descendante du plafondten-jô-KOU-dari
Mokumokurenmo-ku-mo-ku-ren
Mino-warajiMI-no WA-ra-ji
Le Blaireau au sac (Fukuro-mujina)foo-KRO-mou-JI-na
Karakasa-kozouka-ra-ka-sa ko-ZO
Dans le *Gazu Hyakki Tsurezure Bukuro*[2], on ne trouve pas seulement l'idée naïve que les vieux objets abritent une âme. La forme de l'outil, les textes classiques, les calembours et les vieux poèmes s'entremêlent. Les tsukumogami ne peuvent se résumer à « une illustration de l'éthique de recyclage d'Edo ».
Le charme né des livres populaires : le Tōfu-kozō
Apparu dans les kibyōshi (livres populaires) et les estampes, le Tōfu-kozō est un garçon portant un large chapeau et offrant du tofu sur un plateau. Plutôt que de naître d'une terrifiante légende, c'est un yōkai qui s'est propagé comme un rôle comique très utile dans l'édition. Le Rokurokubi et le Karakasa-kozō, avec leurs silhouettes claires et compréhensibles en un coup d'œil, convenaient parfaitement à l'aspect divertissant des livres illustrés.
L'histoire ne se résume pas à : « Autrefois les yōkai étaient effrayants, aujourd'hui ils sont mignons ». Dès l'époque d'Edo, la peur, le rire, la métaphore et l'aspect commercial coexistaient sur la même page.
Les Sept Mystères de Honjo : des légendes ancrées dans la ville
Les Sept Mystères de Honjo regroupent des histoires de fantômes racontées autour de l'actuel arrondissement de Sumida. L'Oitekebori, l'Ashi-arai-yashiki ou le Tanuki-bayashi y figurent, mais en réalité, ces récits dépassaient le nombre de « sept », et les combinaisons variaient selon les sources. Même la présentation officielle de Sumida[3] précise qu'à l'exception de quelques-uns, la liste n'est pas fixe.
OitekeboriOitekebori
Ashi-arai YashikiAshi-arai Yashiki
Kataha no AshiKataha no Ashi
Tanuki-bayashiTanuki-bayashi
Ancrées dans un espace urbain précis — douves, échoppes de soba, résidences de samouraïs, temples et sonneries de cloches — ces histoires se suivent carte en main. Même si les noms des rues changent, les contes relient la mémoire du quartier à notre époque.
Seulement le son : Okuri-hyōshigi et Okuri-chōchin
L'Okuri-chōchin et l'Okuri-hyōshigi désignent des lumières ou des bruits de claquettes qui suivent les passants la nuit. L'échoppe de soba sans lumière ou le tambour de Tsugaru semblent être des anomalies mineures. Pourtant, lorsque les sons et lumières censés rythmer le commerce, les saisons et le temps échappent aux règles, l'ordre de la ville devient soudain inquiétant.
Okuri-chōchinOkuri-chōchin
Okuri-hyōshigiOkuri-hyōshigi
Akarinashi-sobaAkarinashi-soba
Ochiba naki ShiiOchiba naki Shii
Le Tambour des TsugaruTsugaru no Taiko
Les fantômes du Kabuki : Oiwa et Okiku
Oiwa a acquis une intensité scénique incroyable grâce au *Tōkaidō Yotsuya Kaidan* de Tsuruya Nanboku. La légende d'Okiku possède plusieurs variantes, de Himeji à Edo. Il ne faut pas y chercher « la preuve qu'un tel fantôme a existé à Edo », mais plutôt une image spectrale forgée par les rumeurs, les contes existants, le talent dramatique de l'auteur et les artifices de la scène.
Le théâtre a gravé le visage, les cheveux, la tenue et l'apparition du fantôme dans la mémoire du public, prouvant que les légendes se propagent aussi par l'art visuel et la performance scénique.
Satire et jeux de mots : l'étrange reflète la ville
L'Umashika combine le cheval et le cerf pour désigner littéralement un « idiot » ; le Mugidono Daimyōjin illustre croyances et rumeurs ; le Ganbari-nyūdō porte les tabous des latrines. Les yōkai d'Edo ne se contentent pas de préserver de vieilles peurs : ce sont des dispositifs satiriques reflétant la langue, les modes, les métiers et les travers de la ville.
Baka (cheval-cerf)OU-ma-shi-ka
Grand Divin de Mugidonomou-ghi-do-no daï-myo-djin
Kamubari NyūdōGAHN-ba-ri NYOU-dô
Moine noirKOU-ro BOH-zou (kuro-bōzu)
La section ci-dessous rassemble ces contes ancrés dans la ville ainsi que les yōkai nés des livres et du théâtre de l'époque d'Edo. En vérifiant leurs origines, promenez-vous dans cette culture urbaine où la peur et le rire cohabitent étroitement.







