Près d'une flamme qui ne s'éteint pas
L'inquiétante étrangeté de l'Ao-andō ne tient pas à une attaque soudaine surgie de l'obscurité totale. La notice de Toriyama Sekien saisit l'instant où la flamme d'huile semble s'éteindre puis se ravive, et où la place comme la densité des ombres changent à chaque fois. Visage humain, armature de la lanterne, papier et objets du sol restent visibles, mais ne gardent plus la même forme. Un être nommé Ao-andō peut, rapporte-t-on, parfois apparaître dans ce vacillement de lumière et d'ombre[2].

Dans la lignée de l'édition originale dont la préface date de 1781, la page droite de la double page est consacrée à l'« Ao-andō » et la gauche à l'« Ame-onna ». Les deux notices tiennent dans la même image, mais elles ont chacune leur titre et leur texte : elles ne forment pas deux moments successifs d'un même événement.
Une lanterne de papier bleu et cent mèches
Les Contes de nourrice d'Asai Ryōi sont essentiels pour comprendre les anciens accessoires des Cent Récits. Une seule lanterne y est couverte de papier bleu et contient cent mèches. On en retire une après chaque histoire, de sorte que la pièce s'assombrit progressivement. Il ne s'agit ni de cent lanternes ni de cent bougies[4]. La lumière qui s'affaiblit peu à peu à travers le papier bleu rend sensible au regard le nombre des histoires déjà racontées.
Même lorsque les Cent Récits contemporains mettent en scène une rangée de bougies, cela ne reproduit pas une pratique unique de toutes les sources prémodernes. Retirer les mèches, éteindre les flammes, placer un miroir ou employer l'huile d'un grand plat : les documents décrivent plusieurs procédés. [5]
Les Cent Récits n'ont pas un dénouement unique
L'idée qu'il faudrait toujours s'arrêter au quatre-vingt-dix-neuvième récit ne correspond pas à la diversité des fins dans les œuvres anciennes. Dans certaines, une main gigantesque apparaît vers le quatre-vingt-dix-neuvième ; dans d'autres, un grand bruit fait rire quand il se révèle causé par une jambe humaine. On rapporte aussi une tête de femme qui se montre après le centième récit, une tempête ou des secousses après l'achèvement des cent histoires, voire un trésor reçu d'un fantôme. [7][8][5]
Les Cent Récits ne furent pas seulement un interdit terrifiant : ils furent aussi défi de courage, esprit de la veillée, histoire plaisante, composition de recueil d'histoires étranges et jeu où narrateurs et auditeurs partageaient la tension. En n'y voyant que l'épreuve de courage des guerriers ou que le rite magique, on manquerait cette ampleur.
La page à laquelle Sekien donna un nom
Les Contes de nourrice présentent une lanterne de papier bleu, mais aucun personnage appelé Ao-andō. La plus ancienne figure nommée attestée commence avec l'image de Sekien datée de 1781. [1] Les imprimés, essais et recueils de mots antérieurs ne sont pas tous recensés ; on ne peut donc pas établir que Sekien ait forgé ce nom de toutes pièces.
Le nom « Ao-andō » transforme la désignation d'un luminaire tendu de papier bleu en titre de la figure insolite qui apparaît à son côté. Aucun texte ne dit qu'une vieille lanterne, au bout de cent ans, se serait changée en yōkai, et il n'existe pas ici de récit d'origine de tsukumogami. Cette création imprimée superpose en un nom et une image l'objet, la pratique des histoires effrayantes et la sensation d'une pièce obscure.
L'Ao-andō à droite,
l'Ame-onna à gauche
L'ouvrage de Sekien se lit de droite à gauche. La page de droite, qui porte le titre et la notice de l'Ao-andō, montre une lanterne rectangulaire dont le panneau frontal a été retiré et une figure debout derrière elle. La page de gauche présente l'Ame-onna, une figure insolite au bord de l'eau, avec une autre notice. [2] Leur présence sur la même double page ne prouve ni sororité, ni compagnonnage, ni apparition simultanée, ni facultés communes.

Cette planche appartient à l'édition de 1805 de Naganoya Kankichi. Elle permet de voir nettement la composition, mais n'est pas l'édition originale de 1781[12]. Distinguer la première publication de l'œuvre et l'édition qui sert de base à l'image numérique évite de présenter à tort cette dernière comme un objet original de 1781.
Longs cheveux,
cornes et dents sombres
La figure laisse tomber de longs cheveux, montre sur la tête deux saillies semblables à des cornes et porte des dents sombres. Son contour évoque un vêtement féminin, ce qui conduit souvent à la nommer démone ; pourtant, la notice ne précise ni sexe, ni âge, ni condition sociale. Rien ne permet non plus d'affirmer que les zones non colorées d'une estampe imprimée en noir représentent un vêtement blanc. Les dents sombres peuvent être interprétées comme de l'ohaguro, mais il vaut mieux ne pas conclure à une technique de maquillage à partir de la seule image.
La peau bleue, un corps gigantesque et musculeux ou de longues griffes qui déchireraient les humains ne figurent pas sur la planche prémoderne. Le bleu désigne d'abord le papier tendu sur la lanterne, non la couleur de peau du personnage.
Ce que les objets au sol laissent en suspens
Le panneau frontal de la lanterne a été retiré avec son cadre, et l'on voit à l'intérieur une coupelle d'huile et des mèches. Au sol sont éparpillés une boîte, des feuilles, de minces objets en forme de tige et des choses qui évoquent un peigne ou des épingles à cheveux. Ils suggèrent des gestes d'écriture, de couture ou de toilette, mais la notice ne donne ni le nom de chaque objet ni celui de son propriétaire.
Plus tard, l'interprétation des accessoires de couture, du peigne et des lettres d'amour a fait naître l'histoire d'une épouse jalouse qui soupçonne l'infidélité de son mari. C'est une hypothèse éclairante pour penser l'image, mais elle ne permet pas d'affirmer que mari, épouse, lettres d'amour et ressentiment composent une tradition ancienne de l'Ao-andō. Parce que ces objets quotidiens ne sont pas expliqués, chaque regard peut y faire surgir un récit différent.
Le « juge du centième récit »,
une figure tardive
Les descriptions qui font de l'Ao-andō le maître des histoires effrayantes, obligé d'apparaître au centième récit, une concentration de la peur et de la malveillance des participants, ou une démone qui convoquerait cent prodiges, ont un attrait certain dans la création actuelle. Mais Sekien ne donne ni personnalité, ni fonction, ni dessein, ni attaque, ni action sur l'esprit, ni dommage, ni parole. Les pattes d'araignée, têtes de femme, grands vents et secousses qui apparaissent dans les Cent Récits en général ne peuvent pas davantage être attribués à ses propres facultés.
Parce que la brève notice prémoderne laisse beaucoup dans le silence, dictionnaires, mangas, romans et jeux ont ensuite prêté de nouveaux traits à ces blancs. Cette réception est importante dans l'histoire de l'Ao-andō, mais elle doit être distinguée des facultés attestées par la source[6].
Faiblesses et moyens de l'écarter inconnus
Le centième récit n'étant pas une condition d'apparition, on ne peut déduire qu'il serait sans danger de s'arrêter au quatre-vingt-dix-neuvième. Éclairer davantage la pièce, retirer le papier bleu, éteindre la lanterne ou attendre l'aube ne sont pas davantage présentés comme des moyens de l'écarter dans la page de Sekien. Le fait qu'il puisse apparaître lorsqu'une flamme sur le point de s'éteindre se ravive ne permet pas d'inventer la règle inverse selon laquelle il disparaîtrait si la lumière augmente.
L'absence d'un récit de dommages précis ne signifie pas non plus qu'il soit inoffensif. Là où les anciens témoignages se taisent, le plus juste est de ne décider ni qu'il nuit ni qu'il protège.
Un yōkai sans terre qui lui soit propre
Les environs de Shimogyō dans les Contes de nourrice, Umayabashi dans les Cent Récits d'Umayabashi et les témoignages d'Inaba renvoient respectivement aux décors ou aux régions de collecte de la littérature des Cent Récits. Ils ne signifient pas qu'un yōkai nommé Ao-andō y serait apparu, y aurait été vénéré ou y serait né. Le fait que Sekien ait travaillé à Edo et que son livre relève de la culture imprimée de cette ville ne fonde pas non plus une localisation de ses apparitions à Tokyo.
S'il fallait donner un lieu à l'Ao-andō, ce ne serait pas une montagne ou une ville sur une carte, mais une pièce imaginaire où la lumière filtrée par le papier bleu rejoint les voix des histoires étranges. Lieu d'origine, site d'apparition, sanctuaire et culte qui lui soient propres restent inconnus.
Un nom bleu qui s'étend jusqu'à l'époque contemporaine
En 2023, une nouvelle espèce de polychète qui émet une lueur bleu-violet a été nommée Polycirrus aoandon. [13] C'est un exemple de l'extension du nom de l'Ao-andō, et de l'image de sa luminescence bleue, hors de la culture des yōkai. L'explication contemporaine de l'origine du nom scientifique et le contenu de la notice de 1781 appartiennent à deux couches historiques distinctes.
L'inquiétude de ce qui demeure inconnu
L'Ao-andō n'a ni récit détaillé de naissance, ni histoire de combat, ni parole fixée. Il reste une lanterne de papier bleu, une flamme d'huile qui faiblit puis revient, des ombres mouvantes, de longs cheveux et des cornes derrière la lanterne, des objets ordinaires au sol, et un bref avertissement contre le fait de raconter l'étrange dans la nuit.
Quand on ne comble pas d'une seule réponse la question de son identité, on saisit mieux l'art de Sekien : rendre peu à peu étrange une pièce ordinaire. Le charme de l'Ao-andō ne tient pas à une action prédéterminée au centième récit, mais à ceci que, même lorsqu'on le voit tout près, on ignore encore pourquoi il se tient là.
Profil du personnage
Cette section est notre propre création pour le récit. Ce n'est ni un fait historique ni une étude savante.
Type de Yōkai - Yōkai traditionnels
Catégorie - Esprits Domestiques
Rareté - Peu commun
Caractère - Inconnue. L'image montre une figure aux longs cheveux et à des saillies semblables à des cornes, qui regarde droit devant elle depuis l'arrière de la lanterne.
Affinités - Inconnue. Les sources anciennes ne disent pas que l'Ao-andō s'approcherait des personnes animées par le ressentiment, la jalousie ou la peur.
Capacités - Il est rapporté qu'il peut parfois apparaître parmi les ombres mouvantes, sous une flamme qui semble s'éteindre puis se ravive.
Faiblesses - Les moyens de l'exorciser, de le sceller ou de l'éviter sont inconnus. Aucune source ancienne ne fait de l'arrêt au quatre-vingt-dix-neuvième récit ou d'une lumière plus vive une faiblesse.
Habitat - Il est représenté en lien avec une pièce où se pratiquent les Cent Récits auprès d'une lanterne de papier bleu. Aucun lieu d'origine ni site d'apparition qui lui soient propres n'est connu.