La préfecture de Saga, bordée au nord par la mer de Genkai et au sud par la mer d'Ariake, occupe les terres de Hizen. La mer du nord s'ouvre sur la péninsule coréenne et constitue un monde maritime parsemé d'îles isolées telles que Kakara ou Kabeshima. Les échanges avec la péninsule remontent à l'Antiquité, l'île de Kakara conservant même la légende de la naissance du roi Muryeong de Baekje. À l'inverse, la mer du sud est une mer de vase aux bas-fonds dont le marnage est parmi les plus importants du Japon, révélant à marée basse des vasières à perte de vue. Cette mer de boue où bondissent les poissons *mutsugorō* est un monde frontière en constante métamorphose : les étendues marines se font vase, et la vase retourne à la mer. Entre ces deux mers s'étend la plaine alluviale marécageuse de Saga, irriguée par les fleuves Chikugo et Kase. Les yōkai de Saga sont, pour la plupart, nés de ces frontières aquatiques.
Au cœur du pouvoir politique se trouvait le château de Saga[1], agrandi par le clan Nabeshima à partir du château de Muranaka du clan Ryūzōji. Surnommé le « château submergé », il avait été conçu pour canaliser les eaux de la rivière Tafuse et noyer ses environs à l'exception du donjon principal en cas de besoin. C'est dans les appartements intérieurs de ce château d'eau que prit naissance l'un des trois grands récits de chats fantômes du Japon, celui du bakeneko de Nabeshima. Des monstres marins, des feux fantomatiques sur les vasières, des kappa sur les berges, et un chat fantôme au château : cet article retrace la géographie et l'histoire des terres de Hizen en explorant, tour à tour, sept yōkai ancrés à Saga. Pourquoi chaque yōkai a-t-il pris forme ici plutôt qu'ailleurs ? La réponse à cette question se trouve toujours près de l'eau.
Hizen,
entre deux mers
Pour comprendre la culture des yōkai de Saga, il faut d'abord se représenter sa géographie. L'ancienne province de Hizen, qui recouvrait les territoires actuels de Saga et de Nagasaki, était profondément liée à ses deux mers : Ariake et Genkai. La mer de Genkai, au nord, était la porte d'entrée vers la péninsule coréenne et le continent. Depuis l'Antiquité, d'innombrables navires ont quitté les ports de Karatsu et de Yobuko pour affronter la haute mer. Les îles dispersées comme Kakara, Kabeshima ou Matsushima abritent chacune leurs propres croyances maritimes et leurs légendes d'apparitions. À l'opposé, la mer d'Ariake, au sud, est une mer intérieure fermée où la boue charriée par les fleuves Chikugo, Kase et Rokkaku a formé d'immenses vasières. Le marnage peut y atteindre six mètres : lorsque la marée se retire, des plaines de vase apparaissent sur plusieurs kilomètres, avant que la mer ne les recouvre à nouveau.

Dans cette région où l'espace se situe deux fois par jour « entre terre et mer », les habitants étaient particulièrement sensibles à la notion de frontière. La frontière est l'endroit où différents mondes se frôlent, et par là même, celui d'où surgissent les yōkai. Apparitions marines, monstres de rivière, ou vents soufflant à l'articulation du calendrier : les yōkai de Saga découlent invariablement de ce sentiment de limite. Le monde politique était lui aussi empli de ruptures. La transition du clan Ryūzōji, qui dominait Hizen au Moyen Âge, vers le clan Nabeshima à l'époque moderne en fut l'exemple le plus marquant. Les yōkai s'installent également dans ces failles de l'histoire. Commençons par examiner l'apparition liée à cette transition politique : le bakeneko du château.
Dans les entrailles du château submergé ── L'affaire du bakeneko de Nabeshima
Lorsque l'on parle des yōkai de Saga, le bakeneko du château est incontournable. Classé parmi les trois grands mythes de chats fantômes du Japon aux côtés de ceux d'Arima et d'Okazaki, il a largement contribué à forger l'image du bakeneko à travers le pays via le théâtre et les récits.

Bakeneko
Le bakeneko est un chat âgé auquel le temps aurait conféré des pouvoirs surnaturels. Il peut prendre forme humaine, parler, manipuler les morts ou attirer le malheur sur une maison. On le confond souvent avec le nekomata, reconnaissable à sa queue fourchue. Le voir lécher l’huile d’une lampe passait pour un signe inquiétant, et certaines croyances voulaient que les chats à longue queue se métamorphosent plus facilement. À l’époque moderne, les citadins ont projeté ces craintes sur un animal devenu familier de leur quotidien ; livres illustrés, estampes et théâtre ont ensuite largement diffusé l’image du chat surnaturel.
En savoir plusLe résumé de l'histoire est le suivant : Ryūzōji Matashichirō, partenaire de go de Nabeshima Mitsushige, le second seigneur du domaine de Saga, suscite le mécontentement de Mitsushige pour une vétille et se fait assassiner. Sa mère, accablée de chagrin, se confie à son chat avant de se suicider. Le chat lèche son sang, devient un bakeneko et s'infiltre dans le château pour tourmenter Mitsushige nuit après nuit. Finalement, le fidèle vassal Komori Hanzaemon élimine le monstre, sauvant ainsi la famille Nabeshima.
Toutefois, cela n'est pas un fait historique. En arrière-plan se trouvent les mémoires de la maison de Hizen : après la mort du puissant seigneur de guerre Ryūzōji Takanobu, son proche vassal Nabeshima Naoshige prit le contrôle, tandis que le petit-fils de Takanobu, Takafusa, et son fils Masaie, s'éteignirent successivement. Takanobu, qui luttait pour la suprématie de Kyūshū, fut tué par les forces de Shimazu lors de la bataille d'Okitanawate en 1584 (Tenshō 12), après quoi les affaires politiques échurent à Naoshige. Bien qu'il se soit agi d'un transfert de pouvoir pacifique en apparence, l'extinction du sang des Ryūzōji laissa un profond malaise parmi le peuple. Ce ressentiment prit la forme d'un chat imaginaire. On raconte que Naoshige fit construire le temple Tenyū-ji pour apaiser l'esprit des Ryūzōji. Pourquoi un chat ? Dans les villes castrales de l'époque moderne, on croyait que les chats, animaux domestiques les plus communs, léchaient l'huile des lampes, comprenaient le langage humain et, avec l'âge, voyaient leur queue se fendre, se transformant ainsi en yōkai. C'est de cette proximité, combinée au thème grave de la rancune d'un noble, qu'est né le conte du bakeneko.

Cette histoire d'horreur s'est rapidement propagée grâce à la pièce de kabuki écrite par Segawa Jokō III en 1853 (Kaei 6), *Hana no Saga Nekomata Zōshi*[2]. Cependant, la pièce aurait été suspendue suite aux protestations du domaine de Saga, car elle s'approchait trop de l'autorité seigneuriale. Comme les domaines réels ne pouvaient être traités, les noms de lieux et de personnages furent modifiés sur scène. Néanmoins, le public y devina l'ombre de Hizen Saga. À partir de l'ère Meiji, l'histoire a évolué en récits et films, hissant le bakeneko de Saga au rang des trois grands mythes de chats fantômes du Japon, avec Arima et Okazaki. On suggère d'ailleurs que l'histoire d'Okazaki, très empreinte de créativité kabuki, pourrait être remplacée par l'O-Matsu Daigongen de Tokushima. Quoi qu'il en soit, cette créature féline millénaire nichée au cœur du pouvoir castral est une manifestation unique à Saga, née de la rencontre entre l'histoire politique de Hizen et les superstitions populaires de l'époque moderne.
Les vases de la mer d'Ariake ── Le shiranuhi,
feu marin fantomatique
En quittant le château vers le sud, on arrive à la mer d'Ariake, dotée des plus grandes vasières du Japon. Un autre pilier de la culture des yōkai de Saga est le phénomène des feux mystérieux apparaissant sur ces eaux peu profondes et la mer de Yatsushiro voisine : les shiranuhi.

Shiranui
Le Shiranui est un feu mystérieux aperçu le long des côtes du Kyūshū, surtout dans la mer de Yatsushiro et la mer d’Ariake. La nuit du premier jour du huitième mois lunaire, par temps calme et lune noire, une ou deux « flammes mères » apparaissent au large, se divisent à gauche et à droite et se multiplient jusqu’à former des centaines, voire des milliers de lueurs alignées à l’horizon. On les distingue mal depuis le niveau de la mer, mais nettement depuis un point élevé. Plus on tente de s’en approcher, plus elles semblent reculer. Également appelées Mille Lanternes et Lanternes du dragon, elles étaient craintes comme un présage funeste interdisant la sortie en mer.
En savoir plusLe shiranuhi, ou « feux inconnus », se manifestait lors des nuits sans vent, autour du premier jour du huitième mois lunaire. Il apparaissait d'abord comme un ou deux « feux parents » au large, qui se divisaient ensuite vers la gauche et la droite, se multipliant jusqu'à former une ligne horizontale de centaines, voire de milliers de flammes s'étendant sur plusieurs kilomètres. Difficiles à apercevoir depuis la surface, ces lumières étaient visibles depuis les hauteurs, et reculaient lorsqu'on tentait de s'en approcher. Cette propriété de « feu fuyant » poussa les pêcheurs à le considérer comme un phénomène surnaturel. Également appelés *sentōrō* (mille lanternes) ou *ryūtō* (lanternes de dragon), ces feux étaient redoutés comme de mauvais présages incitant à éviter de prendre la mer ces nuits-là.
Leur origine nominale est ancienne. Le *Nihon Shoki* (chroniques du règne de Keikō)[3] relate que l'empereur Keikō, naviguant autour de Kyūshū, s'égara dans la nuit après avoir quitté Ashikita. Un feu rougeoyant apparut au loin, lui permettant de se diriger vers la rive et d'y accoster en toute sécurité. Ayant demandé à un habitant local qui avait allumé ce feu, on lui répondit : « Je ne sais pas (*shiranu*) », d'où le nom de *shiranuhi* (feu inconnu). Ce mythe fut plus tard associé à l'origine du nom de « Pays du Feu » (Hi no Kuni), désignant la région de Higo et Hizen. C'est ainsi que des feux sacrés remontant aux légendes mythologiques s'intégrèrent dans le calendrier des villages de pêcheurs de l'époque moderne.
Le sanctuaire Nagao Tsurugi[4], face à la mer de Yatsushiro, est célèbre pour l'observation des shiranuhi. Aujourd'hui encore, on s'y rassemble à l'aube du premier jour du huitième mois lunaire, lorsque la marée est au plus bas, dans l'attente de l'apparition du feu parent et de ses divisions. Les meilleures conditions d'observation se situent entre minuit et l'aube après une grande marée, l'écart entre la température de l'air et celle de l'eau favorisant la formation de ces lumières. Le shiranuhi est également décrit le long des côtes de Saga, au bord de la mer d'Ariake, où ses lumières innombrables s'enracinaient profondément dans le quotidien et les croyances des villages maritimes. Aujourd'hui, on les explique comme une forme de mirage due à une réfraction atmosphérique anormale des feux de pêche et des lumières côtières. Toutefois, cette explication scientifique ne retire rien au poids culturel d'un feu ayant captivé divinités, pêcheurs et chroniques pendant plus de mille ans. Au contraire, sa régularité naturelle pousse les hommes à continuer d'attribuer un nom et des récits à ces flammes qui reviennent fidèlement chaque année.
L'émissaire de Ryūgū ── Jinja-hime,
précurseure des amabie
Des mêmes eaux d'Ariake et de Genkai a émergé une créature à la nature toute différente : une bête prophétique qui annonçait les fléaux et offrait le salut à ceux qui regardaient son image : la jinja-hime.

Jinja-hime
Créature prophétique de type sirène apparue sur une plage de Hizen à la fin de l’époque d’Edo. Visage humain, corps de poisson, ventre rouge, deux cornes et une queue en forme de trident. Elle se nomme « messagère du palais du Dragon, Jinja-hime » et annonce qu’après de bonnes récoltes surviendra l’épidémie dite korori. Elle affirme que contempler son image gravée protège du mal et apporte longue vie. Des mentions de ces estampes apotropaïques figurent dans des recueils comme Waga Koromo, et elles étaient affichées comme talismans dans les foyers.
En savoir plusSelon l'essai *Wagakoromo* de Katō Ekibian[5], un étrange poisson de plus de six mètres de long échoua sur les plages de Hizen en avril 1819 (Bunsei 2). Il possédait un visage humain, un corps de poisson à ventre rouge, deux cornes et une queue tridentée en forme d'épée. Se présentant comme « Jinja-hime, l'émissaire du palais de Ryūgū », la créature prophétisa sept années de récoltes abondantes suivies d'une épidémie mortelle appelée « korori », avant d'affirmer que ceux qui regarderaient un dessin de son image seraient protégés de la maladie et obtiendraient la longévité. Le terme « korori » désignait alors une maladie foudroyante, probablement liée au choléra. Le récit et l'illustration furent imprimés sur des estampes *kawaraban*, diffusées à travers le pays par des marchands ambulants, et affichées comme amulettes sur les piliers et les portes des maisons. On trouve des cas similaires comme le *hime-uo* de Hirado ou l'*ō-jinja-hime* d'Echigo, tous caractérisés par des apparitions, des prédictions et des images curatives. La jinja-hime peut être considérée comme l'initiatrice de cette tendance.

L'importance de la jinja-hime réside dans son rôle de précurseur : elle précéda de près d'un quart de siècle l'amabie, redécouvert mondialement en 2020 comme yōkai censé repousser les épidémies. Le schéma consistant à annoncer une apparition, à prédire des récoltes et des maladies, et à conférer des pouvoirs à une copie visuelle fut hérité par l'amabie, apparue au large de Higo en 1846 (Kōka 3). Si l'amabie vient de Higo (Kumamoto), la jinja-hime provient de Hizen (Saga et Nagasaki), la mer adjacente. Les côtes occidentales de Kyūshū ont donc successivement donné naissance à ces figures prophétiques féminines issues des océans. La croyance selon laquelle un palais sous-marin, Ryūgū, enverrait des émissaires pour annoncer l'avenir, est profondément ancrée dans la culture côtière s'ouvrant sur la péninsule et le continent. Cette ancienne dévotion maritime a trouvé un nouveau véhicule avec les estampes commerciales *kawaraban* de l'ère moderne, distribuant à grande échelle la réponse à l'angoisse des épidémies sous les traits de yōkai. La jinja-hime se tient à l'intersection de la foi maritime et de la culture de l'édition. Les sources historiques ne mentionnent que « Hizen » pour la plage de Bunsei 2, et certaines traditions la situent au large de Hirado. Toute la mer de Hizen, s'étendant sur les préfectures de Saga et Nagasaki, peut être considérée comme la terre natale de cette princesse marine.
L'île de la mer de Genkai ── Iso-onna et Isonade
Tournons notre regard vers les mers du nord. L'île de Kakara, à l'extrémité nord de la préfecture de Saga, au large de la ville de Chinzei (Karatsu), se distingue par sa légende de naissance du roi Muryeong de Baekje et son rôle de plaque tournante vers la péninsule coréenne, figurant sous le nom de « Kakara-shima » dans le *Nihon Shoki*. Cette île, foisonnant de camélias sauvages et de chats, abrite également l'iso-onna, une créature féminine des rivages.
L'iso-onna est un yōkai marin féminin hantant les côtes du nord-ouest de Kyūshū[6], telles qu'Amakusa, Shimabara, Tsushima et l'île de Kakara. On raconte qu'elle s'approche des plages de sable, des rivages rocheux et des bateaux amarrés pour s'enrouler autour de ses victimes avec ses longs cheveux et sucer leur sang. Sa moitié supérieure ressemble à celle d'une belle femme, mais sa partie inférieure est décrite comme brumeuse ou serpentine. De dos, on raconte qu'elle a l'aspect d'un simple rocher. À Minamishimabara (Nagasaki), elle scrute le large et émet un cri perçant si on l'interpelle, avant de s'agripper avec sa chevelure et de s'abreuver de sang. À Amakusa, elle se glisse la nuit sur les bateaux en grimpant aux amarres pour attaquer les marins endormis. C'est pourquoi il était d'usage de ne jeter que l'ancre, sans amarre, dans les ports inconnus. Sur la péninsule de Shimabara, on prétend qu'on pouvait l'éloigner en plaçant trois brins de miscanthus (*toma*) sur ses vêtements en dormant. Se tenant à la limite du rivage, ni tout à fait sur terre, ni en haute mer, c'est un yōkai de la frontière, bien différent des umibōzu ou des funayūrei qui assaillent directement les navires en pleine mer. Dans le nord de Kyūshū, certaines légendes associent l'iso-onna aux crabes, ou encore à l'esprit des noyés. Si cette créature existe sur une île isolée comme Kakara, c'est probablement parce que la culture de navigation de la mer de Genkai, ouverte sur la péninsule, a canalisé l'appréhension des marins passant la nuit dans des ports étrangers — la peur de voir surgir quelque chose sur leur navire la nuit — sous la forme d'une femme aux cheveux longs assoiffée de sang.

Dans ces mêmes eaux de Genkai réside un monstre invisible semblable à un requin : l'isonade. Ressemblant à un requin, il possède toutefois une nageoire caudale tapissée de fines aiguilles. Il apparaît lorsque soufflent de forts vents du nord, s'approchant en effleurant la surface de l'eau. Indétectable, il accroche les marins à bord avec les aiguilles de sa queue, les entraînant dans les flots pour les dévorer. Au large de Matsuura (Hizen), on considérait qu'un changement soudain de la couleur de l'eau ou un vent caressant la peau étaient les signes annonciateurs de l'émergence de sa queue. Invisible jusqu'à l'instant fatal, l'isonade s'apparente à la personnification même du naufrage en mer. Le *Ehon Hyakumonogatari*[7], écrit par Tōka Sanjin et illustré par Takehara Shunsensai en 1841 (Tenpō 12), décrit « l'Isonade » au large de Matsuura à Hizen, sous les traits d'un requin soulevant sa queue pour effleurer les marins et les précipiter à l'eau. Mentionné dans certains ouvrages savants sous le nom de requin géant (*kyokōgaku*), et parfois évoqué lors de noyades inexpliquées à Kumano (préfecture de Mie) en disant que la victime avait été « caressée par un isonade », ce nom reste surtout lié aux mers occidentales peintes par Sekien et ses confrères : au large de Hizen Matsuura. Si l'iso-onna est un yōkai féminin qui effleure pour attaquer, l'isonade est un monstre marin qui brosse ses victimes — les eaux tourmentées de Genkai ont ainsi engendré ces deux créatures appariées, qui effleurent délicatement le corps humain avant de l'emporter.
À la lisière de la rivière et des rizières ── Hyōsube,
le kappa de Hizen
Quittons la mer pour remonter le réseau de rivières traversant la plaine basse et humide de Saga, demeure du hyōsube, un kappa poilu emblématique de Kyūshū.

Hyōsube
Le Hyōsube est un yokai velu et lié à l’eau que l’on rencontre un peu partout dans la région de Kyūshū. Tenu pour parent du kappa, ou du moins pour son proche cousin, il passerait des rivières aux montagnes et inversement à l’approche de l’équinoxe. Son nom viendrait de son cri d’oiseau, « hyō-hyō ». Il raffole de l’aubergine, et dans certaines localités l’usage d’offrir la première aubergine de la saison se perpétue encore. Les récits les plus connus le montrent se glissant dans le bain d’une maison pour s’y tremper, laissant ensuite l’eau couverte de poils flottants ; quiconque pose les yeux sur lui, dit-on, tombe brûlant de fièvre.
En savoir plusLe hyōsube est un yōkai hirsute de la même famille que les kappa, voire une de ses variantes proches. On dit qu'il tire son nom du cri d'oiseau qu'il pousse, « hyō-hyō », et qu'il transhume entre les rivières et les montagnes à l'approche de l'équinoxe (Higan). Si les kappa sont couramment appelés *gawappa* ou *gaataro* à Saga et Nagasaki, le hyōsube (ou hyōsubo) s'en distingue, bien que les limites entre les deux s'entremêlent souvent. Très amateur d'aubergines, on lui offrait traditionnellement les premières récoltes. Mais ce qui le caractérise le plus, ce sont les récits de malédictions liés à l'eau du bain et aux chevaux. Il est souvent raconté que, si un hyōsube très poilu se trempe dans l'eau d'un bain, il y laisse une quantité massive de poils. Lorsqu'un cheval touche cette eau, il en meurt ; si un humain la vide, il s'attire une malédiction entraînant la mort de son cheval. Dans les champs, on craignait qu'il ne saccage les aubergines, d'où l'offrande des premiers fruits pour s'attirer ses bonnes grâces.
La particularité de ce kappa de Saga réside dans son origine bien documentée et le sanctuaire qui lui est dédié. Selon la chronique militaire de Hizen, le *Hokuhi Senshi*[8], le nom « hyōsube » vient de *hyōshube*, signifiant « subordonné du ministère de la Guerre (*hyōbu*) ». Durant l'ère Tenpyō, lors de la construction du sanctuaire Kasuga Taisha, un artisan donna vie par magie à une marionnette. Une fois sa tâche achevée, elle fut jetée dans la rivière et devint un kappa. Sur ordre impérial, l'ancêtre du clan Tachibana l'apaisa, d'où le nom de hyōsube. Plus tard, lorsque Kimiie Tachibana, descendant du clan, quitta Iyo en 1237 (Katei 3) pour fonder le château de Shiomi à Takeo, dans la province de Hizen, le hyōsube aurait suivi son maître jusqu'à la rivière Shiomi. Le sanctuaire Shiomi à Takeo est reconnu pour honorer ce kappa. À Saga même, une légende raconte que Naoshige Nabeshima, fondateur du domaine, réhabilita les kappa de la rivière Matsubara, les transformant en divinités protectrices des eaux. Cette évolution du monstre à éradiquer en gardien des terres illustre à quel point la vie dans les plaines agricoles de Saga, dépendante des cours d'eau, était intimement liée au hyōsube.
Les illustrations et almanachs de l'époque d'Edo le représentent comme une créature poilue, au crâne dégarni et à l'allure presque comique, comme dans le *Hyakkai Zukan* (1737)[9] de Sawaki Sūshi, le *Gazu Hyakki Yagyō*[10] de Toriyama Sekien, ou le *Wakan Sansai Zue*[11] de Terajima Ryōan. L'expression selon laquelle « le voir entraîne une mort certaine » est une exagération ultérieure. Originellement, il s'agissait d'un yōkai inoffensif et familier, lié à l'hygiène domestique, aux tabous et au culte des dieux des rizières. Aujourd'hui encore, à Saga, le hyōsube apparaît dans des événements locaux, notamment sur la « route des fantômes » (Obake Kaidō) de Matsubara, où il n'est pas perçu comme une menace à éliminer, mais comme le gardien symbolique et familier des rivages.
Saga dans le paysage national des yōkai marins
Si l'on situe les créatures examinées jusqu'ici dans la répartition nationale des yōkai, la singularité de Saga, ou plutôt de Hizen, devient évidente. Les femmes-monstres des rivages existent partout, mais la figure de l'iso-onna, avec ses cheveux et sa soif de sang, est spécifique aux côtes du nord-ouest de Kyūshū, d'Amakusa à l'île de Kakara en passant par Shimabara et Tsushima. Les bêtes prophétiques (jinja-hime, hime-uo, amabie) sont toutes concentrées sur la côte ouest, entre Hizen et Higo. Bien que les feux mystérieux comme les lanternes de dragons ou les feux de renards soient répandus, le shiranuhi — où le feu parent se multiplie par milliers lors de la nuit du premier du huitième mois — n'est raconté que dans les mers intérieures d'Ariake et Yatsushiro. Les kappa se trouvent dans tout le Japon, mais seul le hyōsube de Kyūshū, centré sur Hizen, a la particularité de provenir d'une marionnette animée et de posséder son propre sanctuaire.
Leur point commun est d'évoluer sur les « frontières aquatiques ». Contrairement aux yōkai de Kyōto, créatures de haute lignée nées de la ville et de la culture de cour de Heian-kyō, les yōkai de Saga ont émergé des limites naturelles (mers, vasières, fleuves), intimement liés au mode de vie. Plus que dans les ouvrages des aristocrates et des moines, c'est à travers les tabous des pêcheurs, les habitudes des marins, les rituels paysans, et parmi le petit peuple achetant les *kawaraban*, que ces créatures ont survécu. Les yōkai de Saga sont de bout en bout des créatures du quotidien. Ainsi, même lorsque le bakeneko a été convoqué dans une intrigue de pouvoir, son apparence est restée celle d'un banal chat domestique léchant l'huile d'une lanterne.
Le vent d'Obon ── Le shōrō-kaze,
une apparition intangible
Pour conclure, évoquons une anomalie dépourvue de forme corporelle. Sur les côtes s'étendant de Saga aux îles de Nagasaki, il existe un vent sinistre qui souffle pendant la fête d'Obon : le *shōrō-kaze* (vent des esprits).

Vent des Esprits
Le Vent des Esprits est un souffle funeste censé se lever le matin du seizième jour de l’Obon. Sans forme tangible, il est redouté pour les maux soudains qu’il provoquerait au contact : fièvre, frissons, étourdissements. Ici, « esprits » renvoie aux âmes des défunts (shōrō) dans le bouddhisme ; ce vent est compris comme le souffle qui accompagne le retour des âmes durant l’Obon. Dans les îles Gotō, on évite ce jour-là de s’approcher des tombes et des chemins menant aux cimetières, coutume destinée à prévenir toute nuisance spirituelle.
En savoir plusLe shōrō-kaze est un vent qui soufflerait le matin du seizième jour d'Obon. Immatériel, il est redouté car quiconque s'y expose risque d'être frappé de fièvres soudaines, de frissons ou de vertiges. Ici, « shōrō » (ou *seirei*) désigne l'esprit des morts dans le bouddhisme. Les esprits revenus pendant Obon regagnent l'au-delà le seizième jour, et l'on estimait que c'était ce vent qui les emportait. Ainsi, ce jour-là, les gens évitaient le passage des âmes. Aux îles Gotō voisines, on observait un tabou interdisant de s'approcher des tombes ou des chemins y menant, tandis qu'à Iki, ce vent porteur de maladie était distingué entre *shiryō-kaze* (vent des esprits morts) et *ikiryō-kaze* (vent des esprits vivants), ce dernier provoquant, dit-on, une forte oppression dans la poitrine. Le vent lui-même était perçu comme l'empreinte de la circulation des âmes invisibles.
Les croyances en un vent démoniaque porteur de calamités (comme le Kiyokawa-dashi, le Yamaji ou le vent d'Ichimokuren) sont monnaie courante à travers le pays. Toutefois, le shōrō-kaze se distingue par son synchronisme parfait avec Obon, période charnière où se croisent le monde des morts et des vivants. Si le shiranuhi, la jinja-hime, l'iso-onna, l'isonade et le hyōsube habitent tous l'eau et ses limites spatiales, le shōrō-kaze clôture silencieusement cette série comme la seule manifestation évoluant à une lisière temporelle.
Conclusion ── Yōkai nés des frontières aquatiques
En réunissant ainsi les sept manifestations surnaturelles de Saga, un fil conducteur se dessine : la mer de Genkai et la mer d'Ariake, les rivières et les vasières qui les relient, et les transitions calendaires comme Obon constituent toutes des « frontières ». L'iso-onna se dresse entre la mer et la terre, l'isonade effleure la surface, le shiranuhi brille au large, la jinja-hime surgit des abysses, le hyōsube vit entre rivières et rizières, et le shōrō-kaze souffle entre la vie et la mort. Même le bakeneko du château n'est que l'incarnation de la rancœur née à la frontière entre la dynastie des Ryūzōji et celle des Nabeshima.
Les yōkai surgissent là où l'humain a tracé des limites. Dans la mer d'Ariake, sujette au plus grand marnage du Japon, les eaux deviennent boue et la boue redevient eau. Cette instabilité même est sans doute le terreau d'où ont jailli la multiplicité des monstres de Hizen. Explorer les yōkai de Saga, c'est finalement lire l'histoire des frontières de ce territoire, tissée par les mers, la vase et le calendrier.



