ohaguro-bettari
Ohaguro-bettari, le visage nuptial aux dents noires
Yōkai humains et êtres hybridesTokyo Apparaissant sous la forme d'un masque de mariée aux dents noires, l'Ohaguro-bettari est un yokai dont la rencontre débute toujours par le geste de se cacher le visage. La victime voit d'abord la silhouette d'une belle femme, ou peut-être celle d'une mariée. Le kimono, la posture penchée, le visage dissimulé. Une curiosité humaine toute naturelle se déclenche : le désir de vérifier le visage qui se cache derrière ces vêtements d'apparat. Mais cette curiosité devient elle-même le piège. Comme c'est souvent le cas pour les yokai du « Ehon Hyakumonogatari », l'effet de ce monstre ne repose pas sur de longues explications, mais sur le choc psychologique entre l'instant qui précède le regard et celui qui le suit.
Lorsque le visage se relève, les beaux traits espérés n'apparaissent pas. Il n'y a ni yeux, ni nez, seulement une bouche. Et à l'intérieur de cette bouche, la décoration corporelle historique qu'est l'ohaguro se manifeste de façon si sombre et si épaisse qu'elle semble dominer tout le visage. Le noircissement des dents était à l'origine une coutume liée à la beauté, à la maturité et au mariage, variant selon les époques et les classes sociales. L'Ohaguro-bettari n'efface pas ces significations sociales, mais les exacerbe à outrance. C'est en cela qu'elle est terrifiante. Les dents noires ne sont pas un « ratage de maquillage » ; elles représentent une forme grotesque où le maquillage a littéralement dévoré le visage.
La structure de ce yokai est proche de celle du Noppera-bo, mais distincte. Le Noppera-bo efface le visage pour ne laisser qu'un vide. L'Ohaguro-bettari laisse une bouche au milieu de ce vide. Celui qui regarde cherche les yeux de l'autre, mais il n'y en a pas. Il cherche l'origine de la voix, mais il n'y a qu'une bouche. Le centre du visage s'impose non pas comme un endroit pour lire des expressions, mais comme une déchirure noire. Les repères qu'utilisent les humains pour comprendre un visage sont arrachés un par un, jusqu'à ce qu'il ne reste plus, avec un excès malsain, que la « bouche ».
Son lien avec la tenue nuptiale est également crucial. La parure de la mariée symbolise la bénédiction, la famille, l'union et la reconnaissance sociale. Pourtant, lorsqu'elle apparaît en tant que yokai, cette bénédiction devient un piège tendu lors de la rencontre. Le geste de dissimuler son visage ressemble à de la pudeur, mais c'est en réalité un rideau pour attirer la proie. On l'interpelle, on essaie de voir son visage, on s'approche. Une fois cette séquence d'actions accomplie, la gueule béante aux dents noires se dévoile. En d'autres termes, l'Ohaguro-bettari n'est pas simplement un monstre hideux : c'est un yokai qui subvertit la bienséance et l'esthétique elles-mêmes.
Les livres illustrés d'histoires de fantômes de la fin de l'ère Edo ont magistralement orchestré cette subversion sur le papier. Le « Ehon Hyakumonogatari : Momoyanjin Yawa » associe le texte et l'image pour offrir au lecteur à la fois « l'imagination avant de regarder » et « le choc après avoir vu ». La force de l'Ohaguro-bettari réside précisément dans cette médiumnité. Un coup d'œil à l'image suffit pour comprendre, mais à l'instant même où il comprend, le lecteur est brutalement renvoyé à sa propre curiosité, se demandant pourquoi il a voulu scruter ce visage.
La résonance du mot « bettari » (épais, poisseux) dans le nom de l'Ohaguro-bettari facilite également la lecture de l'iconographie. Si les dents noires étaient seulement teintes avec soin, il s'agirait d'un simple maquillage. Mais lorsqu'on emploie « bettari », la noirceur acquiert une densité telle qu'elle colle à la bouche et semble salir tout le visage. Les histoires de fantômes d'Edo font surgir l'anormal du langage quotidien à travers ce genre de nuances sonores. En ajoutant simplement un mot suggérant l'excès au nom d'une coutume, le lecteur commence déjà à imaginer qu'il ne s'agit pas d'une mariée ordinaire.
Dans la cartographie moderne des yokai, l'Ohaguro-bettari se tient aux côtés du Noppera-bo, du Shirime, de la Kejoro et de la Hone-onna en tant que « monstre du visage et de l'apparat ». Les humains jugent les autres en regardant leur visage, et comprennent la situation en regardant leur tenue. Pourtant, ce yokai utilise l'apparat pour rassurer, le visage pour trahir, et amplifie de manière anormale la seule bouche. Son arme n'est pas la force de frappe, mais l'effondrement de la perception. C'est pourquoi elle ne subsiste pas comme un grand monstre à exterminer, mais comme une anomalie visuelle singulière et inoubliable. Le masque de mariée aux dents noires est une moquerie silencieuse et acérée, née lorsque l'esthétique d'Edo s'inverse dans l'obscurité.
Pour cette raison, lors de son illustration, se contenter de dessiner un visage effrayant dilue son essence. Ce qui est primordial, c'est qu'elle soit d'abord perçue comme une silhouette magnifique en tenue d'apparat ; ensuite, il doit y avoir ce temps de suspension où elle cache son visage ; enfin, vient l'explosion soudaine de l'absence d'yeux et de nez, couplée à l'apparition de la gueule béante aux dents noires. L'Ohaguro-bettari est un yokai qui bâtit l'attente avant de bâtir la terreur, et dont la puissance culmine à l'instant même où elle trahit cette attente.