Daikokuten
Daikokuten, dieu de la fortune et de deux mille ans de métamorphoses
Divinité / esprit divinInde ancienne, sous le nom de Mahakala / Hieizan Enryakuji à Otsu, préfecture de Shiga / Izumo Taisha comme centre du syncrétisme avec Okuninushi
De Mahakala à Daikokuten, deux mille ans de transformation culturelle. Le profil général présente les attributs principaux de Daikokuten; le récit profond est celui d'une longue métamorphose, de Mahakala dans l'Inde ancienne au Daikokuten japonais moderne. Mahakala est l'aspect courroucé, nocturne et destructeur de Shiva; dans la société indienne ancienne, il est lié à la guerre, aux cimetières, au noir et à la peur. Une fois accueilli par le bouddhisme, il devient protecteur du Dharma et circule par l'Asie centrale, la Chine, la Corée et le Japon, changeant de sens dans chaque sphère culturelle. Au Japon surtout, son syncrétisme avec Okuninushi, son entrée parmi les Sept Dieux du Bonheur et sa transformation en dieu de la richesse créent une forme si nouvelle qu'elle ressemble à une renaissance.
Sanmen Daikokuten, le dessin religieux de Saicho au Hieizan. Le Sanmen Daikokuten consacré par Saicho au Hieizan Enryakuji, réunion de Daikokuten, Bishamonten et Benzaiten en une divinité à trois faces, est l'une des créations caractéristiques de l'histoire bouddhique japonaise. Les trois divinités viennent de traditions protectrices indiennes, mais Saicho les place comme gardiennes de la cuisine et de l'économie du temple. Ce choix relie les idéaux bouddhiques de compassion et de protection aux réalités concrètes de la nourriture, de la formation monastique et de la survie institutionnelle. Sanmen Daikokuten se diffuse ensuite dans les milieux du Hieizan, du Tendai, du Shingon, du Zen et d'autres lignées, devenant un symbole de la capacité japonaise à faire tenir ensemble pratique spirituelle et soutien matériel.
La logique du syncrétisme par le son daikoku. La fusion de Daikokuten, divinité bouddhique d'origine indienne, et d'Okuninushi, dieu shinto japonais, par leur lecture commune daikoku, est un cas classique de syncrétisme médiéval japonais par le son. Les écritures, les doctrines et les origines ne se correspondent pas; pourtant, la lecture identique du grand noir et du grand pays suffit à les superposer. La nouvelle divinité n'est pas une simple addition; elle prend vie dans la pratique populaire. Ce cas révèle une logique souple de la religion japonaise, où son, image, association folklorique et bénéfice concret comptent parfois davantage que la cohérence doctrinale stricte.
Le sens civilisationnel des Sept Dieux du Bonheur. Le culte des Sept Dieux du Bonheur, formé entre Muromachi, Azuchi-Momoyama et Edo, réunit Daikokuten, Ebisu, Bishamonten, Benzaiten, Fukurokuju, Jurojin et Hotei autour d'un désir commun: chance, richesse, prospérité. Ses origines sont volontairement mêlées: Ebisu relève du Japon, Daikokuten, Bishamonten et Benzaiten viennent des mondes religieux indiens, tandis que Fukurokuju, Jurojin et Hotei relèvent de traditions chinoises taoïstes, bouddhiques et populaires. Les gens d'Edo ne demandaient pas une théorie bien ordonnée; ils voulaient le bonheur concret. Ce pragmatisme a créé l'une des combinaisons religieuses les plus inclusives du Japon.
Balles de riz, maillet et sac, symboles médiévaux de la fortune. Les trois grands attributs de Daikokuten, balles de riz, maillet uchide no kozuchi et grand sac, condensent l'imaginaire japonais médiéval de la richesse. Les balles de riz symbolisent récolte, nourriture, terre et revenus dans une société agraire, et entrent dans l'image de Daikokuten par la couche agricole d'Okuninushi. Le maillet apparaît dans des récits classiques comme le Konjaku Monogatari Shu et l'Uji Shui Monogatari; il fait surgir ce que l'on désire et symbolise des ressources inépuisables. Le sac réunit le sac aux trésors de Mahakala, le sac de Hotei et l'imaginaire japonais des sept trésors, or, argent, lapis-lazuli, tridacne, agate, perle et corail. Ces objets font tenir en une seule image des symboliques indienne, chinoise et japonaise.
Images de bateau aux trésors et voeux collectifs d'Edo. Les images de bateau aux trésors deviennent populaires à l'époque d'Edo: elles représentent les Sept Dieux du Bonheur voguant sur un navire chargé de richesses. Les placer sous l'oreiller la deuxième nuit du Nouvel An devait apporter un bon premier rêve. Ces images circulent largement comme porte-bonheur du Nouvel An pour citadins et marchands, et Daikokuten y est souvent placé au centre, car il incarne mieux que tout autre richesse, récolte et affaires prospères. À travers elles se rejoignent édition d'Edo, ukiyo-e, religion populaire et culture commerciale. Le motif survit encore dans les décorations du Nouvel An, les cartes de voeux et les talismans de boutique.
Daikokuten au XXIe siècle, dieu de la fortune à l'ère globale. Daikokuten reste un dieu familier de la richesse, des affaires et des récoltes. On l'invoque dans les pèlerinages du Nouvel An aux Sept Dieux du Bonheur, les premières visites aux sanctuaires, les prières pour les affaires et les ouvertures de magasins; marchands, restaurants, entreprises et particuliers placent encore son image sur des autels. Même dans un monde globalisé, incertain économiquement et plus individualisé, le désir de chance, de richesse et de prospérité demeure universel. Daikokuten rassemble ce désir à travers une chaîne de deux mille ans reliant Mahakala, Sanmen Daikokuten, les Sept Dieux d'Edo et le dieu japonais moderne de la fortune.