Lire une page de l’image originale
Pour comprendre Suzuhiko-hime, il faut partir d’une page imprimée. Sur la quatrième planche du volume inférieur du Hyakki tsurezure bukuro, elle est imprimée à gauche, face à Ungai-kyō. Au-delà d’une balustrade, elle incline le haut du corps et tend un éventail déployé. [1]Ses manches et l’éventail avancent dans l’image ; sa tête, chargée de petits grelots et de longs cordons, ne laisse plus distinguer nettement visage et instrument rituel.

L’image ne restitue pas une succession de gestes : elle montre l’éventail ouvert, sans pas, cadence ni tintement. La notice ne présente pas ces éléments comme une action et l’espace à balustrade ne correspond à aucun sanctuaire ou salle de kagura nommés.
Le lointain mythe ouvert par une courte notice
Sekien évoque, comme dans un rêve, le temps où Ame-no-Uzume joua le kagura devant la grotte pour faire sortir la divinité cachée. Rien n’y est dit des parents, de l’âge, du domicile, du propriétaire ou de la transformation de Suzuhiko-hime en yōkai. La voix de la notice n’est pas explicitement la sienne et peut se lire comme le récit onirique de Sekien.
Le mot hime, « princesse », n’est pas une clé pour identifier une princesse historique. Il donne une sonorité élégante à la figure féminine et aux grelots, mais Sekien n’explique pas son choix.
Une création de l’époque d’Edo qui reflète la mémoire d’Ame-no-Uzume
Sekien compose une nouvelle image de yōkai en superposant mythe, kagura et grelots de l’époque d’Edo. Dans l’épisode d’Ama-no-Iwato du Kojiki, Ame-no-Uzume-no-Mikoto porte le hikage en bandoulière, le masaki en coiffe, tient des feuilles de bambou nain et entre en transe en frappant du pied sur une auge renversée. Les grelots de kagura n’apparaissent pas dans le texte. [2]Le Kojiki écrit 天宇受売命 (Ame-no-Uzume-no-Mikoto), tandis que le Nihon shoki emploie 天鈿女命 : ces graphies différentes ont la même lecture. [5]
L’absence de grelots dans le texte classique fait ressortir l’invention de Sekien. Les présenter comme les instruments qu’Ame-no-Uzume aurait réellement tenus ferait disparaître cette invention.
Un kagura suzu portant une inscription datée de 1516 est répertorié : dix petits grelots de fer sont fixés à son manche. [6]Suzuhiko-hime est ainsi la rencontre d’iconographies de périodes différentes dans une image de l’époque d’Edo, non un vestige du mythe antique.
D’une porteuse anonyme de grelots à un yōkai nommé
La comparaison avec les porteurs de grelots antérieurs à Sekien rend les transformations plus nettes. Sur la seizième planche d’une copie du milieu de l’époque d’Edo de la Parade nocturne des cent démons, un être aviforme couvert d’un long voile blanc ou d’une forme évoquant une aigrette avance avec une grappe de grelots en main. [3]Hidekazu Imai appelle ce genre de figure « une grue en tenue de miko tenant des grelots » et présente Suzuhiko-hime comme un yōkai combinant les images de la miko et des grelots. [4]


Le rouleau montre un être aviforme tenant les grelots ; chez Sekien, ils semblent ne faire qu’un avec la tête d’une figure humaine tendant un éventail. La comparaison révèle une recomposition, sans permettre de donner rétroactivement le nom de Suzuhiko-hime à la figure du rouleau, ni de faire de cette copie le modèle unique de Sekien.
Le retour de la figure dans la foule de Yoshitoshi
Environ quatre-vingts ans après la page de Sekien, la figure rejoint une nouvelle foule d’êtres étranges. Le Hyakki yagyō de Tsukioka Yoshitoshi, diptyque de 1865, rassemble Daruma, luth biwa, chaudron et yōkai d’objet en forme de poisson dans de vastes aplats de couleur. Vers la gauche du centre se tient une figure apparentée à Suzuhiko-hime, avec une tête qui semble porter des grelots et un éventail. [7]L’imprimé aux tons discrets de Sekien et l’estampe polychrome de Yoshitoshi diffèrent profondément par la couleur, la densité et le mouvement.

Hidekazu Imai note qu’une figure de l’estampe ressemble beaucoup à Suzuhiko-hime et que quatorze tsukumogami de l’œuvre sont empruntés aux recueils illustrés de Sekien. [4]Ce n’est pas la preuve d’une nouvelle légende locale, mais celle qu’une silhouette est devenue une iconographie de yōkai que l’on peut citer.
La résonance silencieuse des grelots et de l’éventail
La Suzuhiko-hime de Sekien n’est pas saisie au milieu d’un mouvement violent, mais dans un instant calme qui semble précéder la danse ou lui succéder. Le visage baissé, l’éventail tendu, les cordons tombant du haut de la tête : aucun son n’est dessiné, et pourtant l’image semble pleine de l’attente d’un tintement léger.
Le mot yumegokoro, « comme dans un rêve », approfondit encore ce calme. Les indices disponibles ne sont pas les péripéties d’un récit, mais un visage baissé, la posture de l’éventail et les mots qui regrettent le kagura ancien.
Sekien superpose les grelots, instruments rituels qui accueillent les dieux, et la procession d’êtres étranges qui avance dans la nuit. Ni pleinement pure ni franchement inquiétante, Suzuhiko-hime reste immobile devant le spectateur, comme sur le point de se mettre à danser.
Sa page laisse à l’imagination les voix et les gestes qui n’ont pas été racontés. C’est cette part ouverte qui permet à Suzuhiko-hime de conserver son visage calme tout en accueillant, selon les époques, d’autres couleurs, voix et histoires.
Profil du personnage
Cette section est notre propre création pour le récit. Ce n'est ni un fait historique ni une étude savante.
Type de Yōkai - Yōkai traditionnels
Catégorie - Esprits Domestiques
Rareté - Rare
Caractère - Paisible et raffinée, avec une présence quelque peu onirique. Elle semble habitée par une nostalgie silencieuse du kagura ancien.
Affinités - Proche des récits de kagura, des objets rituels et des yōkai d’objet. Elle conviendra à celles et ceux que touchent les résonances discrètes et les images anciennes.
Capacités - Une métamorphose d’objet où se confondent grelots de kagura et silhouette humaineElle ouvre un éventail de danse et modifie l’atmosphère par la résonance des grelotsElle fait remonter comme un rêve le souvenir du kagura ancien
Faiblesses - Aucune faiblesse déterminée n’est connue. L’image et la notice de Sekien ne donnent ni moyen de l’écarter ni rite d’apaisement.
Habitat - Un espace qui évoque une scène, bordé d’une balustrade. Aucune tradition d’apparition ne la rattache à un sanctuaire ou à une région précise.
