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Shuten-dōji(Shuten-dōji)

Description de base

Shuten-dōji est le personnage central d’un récit médiéval de lutte contre les oni : un roi des oni enlève des habitants de la capitale, tandis que des guerriers mandatés par l’empereur pénètrent dans la montagne pour l’affronter. L’action est placée sous le règne de l’empereur Ichijō et fait intervenir Minamoto no Yorimitsu ainsi que Fujiwara no Yasumasa, deux guerriers ayant réellement existé ; elle n’est toutefois pas un témoignage contemporain de l’époque de Heian. L’Ōeyama ekotoba, bien culturel important conservé au musée Itsuō, est le plus ancien rouleau illustré encore conservé de la tradition d’Ōeyama ; il a été réalisé au XIVe siècle, durant la période des Cours du Nord et du Sud. Distinguer le cadre de Heian de la naissance médiévale de l’œuvre évite de réduire le récit à la chronique d’une expédition réelle contre des brigands : il faut plutôt y voir le monde que des auteurs ultérieurs ont imaginé à travers des guerriers de Heian et un roi des oni.

Son nom lui-même s’écrit de plusieurs manières. L’Ōeyama ekotoba emploie surtout 酒天童子 ; le dōji y explique que ses serviteurs le surnomment ainsi parce qu’il aime profondément le saké. On rencontre également les graphies 酒伝童子 et 酒顛童子, ou 酒顚童子 ; aujourd’hui, la forme 酒呑童子 est la plus répandue. Le seul mot dōji ne permet pas de déterminer un âge précis, une coiffure ou un statut de moine. Dans le nô Ōeyama, la première partie confiée au protagoniste le montre durablement sous l’apparence d’un garçon ; dans l’Ōeyama ekotoba, en revanche, sa forme diurne est celle d’un personnage d’environ un jō de haut, doté de majesté.

Le récit se partage principalement entre une tradition qui situe le repaire du roi des oni à Ōeyama et une autre qui le place au mont Ibuki, dans l’ancienne province d’Ōmi. Le Shuten-dōji emaki (酒伝童子絵巻), conservé au musée Suntory et réalisé en 1522, est tenu pour le plus ancien exemple conservé de la tradition du mont Ibuki. Ces deux traditions ne sont pas un même récit auquel seul le nom de la montagne aurait été substitué : selon les manuscrits, l’agencement des personnages, le nom du saké, l’apparence du roi des oni et son histoire diffèrent aussi. On ne peut donc relier Ōeyama, le mont Ibuki, l’Echigo et le col d’Oinosaka comme les étapes assurées de la vie d’un seul Shuten-dōji.

Dans le plus ancien texte de la tradition d’Ōeyama, les disparitions se multiplient dans la capitale, et la divination d’Abe no Seimei désigne le roi des oni d’Ōeyama. Yorimitsu et Yasumasa, deux généraux, reçoivent le mandat impérial et gagnent la montagne avec leurs hommes. Réduire l’histoire au seul récit, mieux connu plus tard, de « Yorimitsu et ses Quatre Rois célestes » fait perdre de vue la composition des récits les plus anciens. Dans la montagne, des divinités et des bouddhas apparus sous forme humaine remettent au groupe des vêtements de yamabushi et un saké particulier ; ils entrent ainsi dans le château d’oni et prennent part au banquet du dōji. Le jour, le roi des oni devient un dōji d’environ un jō de haut, d’allure majestueuse et sage ; la nuit, il prend la forme d’un oni d’environ cinq jō. Sa tête et son torse sont rouges, sa jambe gauche noire, sa main droite jaune, sa jambe droite blanche et sa main gauche bleue ; il a quinze yeux et cinq cornes. Ivre et endormi, il est retenu par ces incarnations divines, puis Yorimitsu, Yasumasa et leurs hommes lui tranchent la tête. Celle-ci vole encore dans le ciel et mord les trois casques superposés que porte Yorimitsu.

Shuten-dōji n’est donc pas un simple démon malfaisant vaincu parce qu’il a trop bu. Il accueille ses hôtes comme le maître d’un splendide château d’oni et raconte ses errances, tout en faisant des prisonniers sa nourriture. La courtoisie et la cruauté, l’intelligence et le corps gigantesque d’oni, la défaite et la tête qui vole se côtoient dans le même récit. Le nô, les otogi-zōshi, les rouleaux illustrés, les livres imprimés, le jōruri et le kabuki ont tous diffusé des figures différentes de Shuten-dōji. Dans son Konjaku gazu zoku hyakki, paru en 1779, Toriyama Sekien représente lui aussi 酒顛童子, un dōji étendu, ivre, entouré d’oni, sur une page de son recueil d’images de yōkai. Shuten-dōji n’est pas un monstre figé dans une apparence unique, mais l’un des grands rois des oni du Japon, sans cesse réinventé par les témoins du récit, les arts de la scène et la mémoire des lieux.

Folklore et légendes

Le récit de l’Ōeyama ekotoba s’ouvre sur une absence inexplicable au sein d’une capitale prospère. Des princesses de haut rang, des épouses principales, des dames de cour et des habitants des quartiers populaires disparaissent les uns après les autres, plongeant la ville et ses abords dans le deuil. Abe no Seimei, versé dans les arts du yin et du yang, est convoqué ; sa divination désigne le roi des oni d’Ōeyama, au nord-ouest de la capitale, et annonce que le pays tout entier risque de perdre ses habitants. Les victimes ne se limitent donc pas aux dames du palais : elles appartiennent à toutes les conditions, dans la capitale comme au loin. Une série d’enlèvements devient ainsi une crise qui ébranle le pouvoir impérial et le pays.

La cour rassemble des guerriers, mais s’interroge : comment combattre par la seule force humaine un être démoniaque dont ni le visage ni la voix ne sont clairement connus ? Le mandat impérial est alors confié à Minamoto no Yorimitsu, gouverneur de Settsu, et à Fujiwara no Yasumasa, gouverneur de Tango. Dans le récit le plus ancien, ils sont deux généraux côte à côte, accompagnés de leurs hommes, dont les noms varient selon les éditions comparées. Plus tard, lorsque le récit se concentre sur Yorimitsu et ses « Quatre Rois célestes », la place de Yasumasa s’amenuise ; il ne peut pourtant disparaître lorsqu’on explique la forme ancienne de l’histoire.

L’expédition prie les divinités et les bouddhas, s’arme et entre dans la montagne. Elle y rencontre un vieillard aux cheveux blancs, un yamabushi, un moine âgé et un jeune moine. Ceux-ci avertissent que les guerriers ne pourront rencontrer le roi des oni sous leur apparence habituelle et leur donnent une robe de moine teinte au tannin de kaki (kaki-goromo), un kesa et une coiffe. Le groupe cache ses armures dans les bagages, prend l’apparence de yamabushi et franchit la frontière. Après la mise à mort du roi des oni, ces personnages révèlent chacun leur lien avec les divinités ou les bouddhas avant de disparaître. La victoire ne tient donc pas à la force armée seule : le mandat impérial, la prière, le déguisement et l’intervention directe du sacré s’y superposent.

Au-delà d’une cavité rocheuse, le groupe rencontre une vieille femme lavant des vêtements tachés de sang. Elle explique que le roi des oni prend provisoirement l’apparence d’un dōji, enlève dans la capitale des aristocrates, des seigneurs de haut rang, leurs filles, leurs épouses principales et des personnes de toutes conditions, puis les dévore. Son château possède une porte à huit piliers et se dresse parmi des montagnes et un sol brillants comme le lapis-lazuli ou le cristal. Dans les prisons sont retenus un garçon lisant le Sūtra du Lotus, des dames de cour et même des personnes venues non seulement du Japon mais aussi de pays étrangers ; dans le jardin se mêlent les plantes des quatre saisons, des baquets où des êtres humains sont préparés en sushi, ainsi que de vieux et de récents cadavres. Pays d’immortels magnifique, protection bouddhique et enfer anthropophage se confondent dans un même espace.

Shuten-dōji ne se présente pas d’emblée comme un oni rouge. Sous les traits d’un dōji d’environ un jō de haut, il porte des kosode variés, un hakama blanc et un suikan parfumé ; il fait apporter par des dames de cour un coussin rond et un appuie-bras. Son regard et sa manière de se tenir dégagent majesté et intelligence. Il demande à ses hôtes d’où ils viennent et leur explique que ses serviteurs le nomment 酒天童子 parce qu’il aime profondément le saké. Il raconte également avoir été chassé de son ancienne demeure par Dengyō Daishi, avoir erré à travers les montagnes d’Ōmi, puis habiter Ōeyama depuis environ la deuxième année de Kashō, sous l’empereur Ninmyō. Ce récit de ses errances et de son arrivée à Ōeyama lui appartient dans l’histoire ; elle ne constitue pas la preuve d’une chronologie historique.

L’hôte et ses visiteurs boivent ensemble. Lorsque Yorimitsu lui cède la première coupe en disant qu’un dōji doit être un enfant, le dōji rit et en boit trois. Le groupe lui présente le saké préparé par les divinités et les bouddhas apparus sous forme humaine. Dans le plus ancien texte de la tradition d’Ōeyama établi par comparaison, ce saké est appelé 死筒の酒 ; le nom aujourd’hui courant 神便鬼毒酒 n’y apparaît pas. La tradition du mont Ibuki parle de 神変鬼毒酒 ; les récits plus tardivement diffusés, notamment ceux des otogi-zōshi, emploient la graphie 神便鬼毒酒, connue comme le nom d’un saké particulier, remède pour les humains et poison pour les oni. Ces appellations différentes conservent la trace des transmissions successives du récit.

La nuit, le dōji gagne une chambre aux parois de fer et de pierre, où les dames de cour lui massent les membres avant qu’il ne s’endorme. Son apparence diurne n’est qu’une forme provisoire : la nuit, il révèle son véritable corps. Il mesure environ cinq jō ; sa tête et son torse sont rouges, sa jambe gauche noire, sa main droite jaune, sa jambe droite blanche et sa main gauche bleue ; il a quinze yeux et cinq cornes. Les incarnations des divinités et des bouddhas lui immobilisent les membres, tandis que Yorimitsu, Yasumasa et leurs hommes lui tranchent la tête. Celle-ci vole vers le ciel et mord les trois casques superposés que porte Yorimitsu. Ce n’est qu’après que Tsuna et Kintoki ont crevé les yeux droit et gauche qu’elle s’immobilise ; elle a déjà percé deux des trois casques. La victoire ne peut donc être réduite à l’effet d’un seul saké empoisonné ni d’une seule épée.

Avec les personnes délivrées et la tête, l’expédition retourne triomphalement à la capitale. Dans l’Ōeyama ekotoba, la tête est montrée à la population sur la grande voie, puis déposée dans le trésor d’Uji. Au col d’Oinosaka, une tradition actuelle du tumulus de la tête raconte au contraire qu’un jizō empêcha cette tête impure d’entrer dans la capitale ; devenue soudain très lourde, elle fut enterrée sur place. L’épisode de l’ensevelissement à Oinosaka n’apparaît pas dans le plus ancien rouleau illustré : il s’agit d’un développement tardif, attesté dans les textes à partir de la fin du XVIIe siècle. Il ne faut pas éliminer l’un des deux récits au nom d’une prétendue erreur, mais les lire comme deux dénouements choisis à des époques différentes.

Dans la tradition du mont Ibuki, l’on raconte la disparition de la fille du conseiller Ikeda, la divination de Seimei, les incarnations des trois sanctuaires, le casque et 神変鬼毒酒 ; la demeure de Shuten-dōji y est le mont Ibuki, dans l’ancienne province d’Ōmi. Le Shuten-dōji emaki (酒伝童子絵巻), conservé au musée Suntory, est un bien culturel important réalisé en 1522 et tenu pour le plus ancien exemple conservé de cette tradition. Le nô Ōeyama approfondit la scène où Shuten-dōji sous l’apparence d’un garçon raconte son histoire, tandis que les otogi-zōshi et les rouleaux illustrés plus tardifs ont recomposé les intrigues et les images des différentes traditions.

Des traditions locales concernant sa naissance se sont elles aussi développées ultérieurement. Un relevé de 1963, conservé dans la base de données des récits de phénomènes étranges et de yōkai du Nichibunken, cite un bref historique du temple Kokujōji : un enfant né dans une famille de paysans à Sunagozuka devint novice au Kokujōji, quitta le temple après que son anthropophagie eut été découverte, puis passa par plusieurs provinces avant de gagner Ōeyama. D’autres récits circulent aujourd’hui en Echigo sur la manière dont Gedōmaru devint un oni, mais leurs détails ne concordent pas et leur date de formation reste incertaine. À Tsubame, la légende de Shuten-dōji est associée à une procession et au sanctuaire Shuten-dōji ; l’oni redouté y est aussi reçu comme une présence capable d’exaucer les vœux et de favoriser les unions. Il ne s’agit pas de l’unique enfance cachée par les rouleaux médiévaux, mais d’un prologue et d’une dévotion que les lieux ont élaborés plus tard et transmis jusqu’à aujourd’hui.

Shuten-dōji a ainsi pris des visages multiples : roi des oni qui menace la capitale ; être différent des hommes, abattu par les divinités, les bouddhas et les guerriers ; garçon qui raconte son histoire à ses hôtes ; chef de brigands auquel certaines interprétations donnent une figure humaine ; Gedōmaru, auquel une tradition d’Echigo attribue une naissance ; symbole local auquel s’adressent les prières. Ces figures ne sont pas des faits appartenant tous à la même époque. Lorsqu’on lit successivement ce que le récit redoute, qui il fait héros, quelles paroles il accorde au vaincu, et comment les lieux accueillent sa tête ou sa naissance, Shuten-dōji dépasse l’image d’un « oni puissant qui aime le saké » et devient une figure où se reflète l’histoire des oni au Japon.

Cartes de Yokai4

Shuten-dōji dans plusieurs styles artistiques

Galerie de cartes

Explication détaillée

Le portrait d’un roi des oni commence au banquet

Dans l’Ōeyama ekotoba, Shuten-dōji n’apparaît pas sur le champ de bataille, les cornes dressées. Il se montre comme le maître des lieux qui reçoit des visiteurs déguisés en yamabushi dans son château d’oni, au-delà d’une cavité rocheuse. Le jour, il prend la forme d’un dōji d’environ un jō de haut. Il porte des kosode aux motifs variés, un hakama blanc et un suikan parfumé ; des dames de cour apportent un coussin rond et un appuie-bras, et le texte lui prête une allure majestueuse et avisée. La splendeur de ses vêtements, l’ordonnance de la réception et les dames qui l’assistent le présentent non comme un oni solitaire errant dans la montagne, mais comme le maître d’un château qui abrite de nombreux serviteurs et prisonniers.

Le dōji interroge ses hôtes sur leur identité ; au lieu de les attaquer aussitôt, il raconte longuement sa propre histoire. Il dit avoir été chassé de son ancienne demeure par Dengyō Daishi, puis avoir traversé les montagnes d’Ōmi avant de gagner Ōeyama. Le monstre que les hommes de la capitale vont abattre reçoit ainsi le temps de reprendre son passé avec ses propres mots. Le récit le montre comme un cruel mangeur d’hommes, mais fait aussi entendre la voix d’un vaincu doté de mémoire et de fierté.

Double page de 1889 : à droite, une femme lave des vêtements devant des guerriers ; à gauche, ceux-ci rencontrent Shuten-dōji sous la forme d’un dōji.
Ōeyama Shuten-dōji, image 19, édité par Maki Kinnosuke
Ōeyama Shuten-dōji, édité par Maki Kinnosuke, Kinjudō, 1889. À droite, les guerriers interrogent dans la montagne une femme qui lave des vêtements ; à gauche, l’expédition entrée dans la demeure rencontre Shuten-dōji sous l’apparence d’un dōji. Cet ouvrage populaire illustré de l’ère Meiji réunit sur une double page deux scènes consécutives du récit. Bibliothèque nationale de la Diète.
Ōeyama Shuten-dōji, édité par Maki Kinnosuke, Kinjudō, 1889, image 19, Collection numérique de la Bibliothèque nationale de la Diète, PID 884664. Public Domain Mark 1.0.
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La coupe qui donne naissance au nom de « Shuten Dōji » (酒天童子)

L’origine du nom Shuten Dōji est elle aussi révélée au cours de la conversation du banquet. Le personnage explique que ses serviteurs lui ont donné ce surnom parce qu’il aime profondément le saké. Yorimitsu lui propose de prendre la première coupe, au motif que, puisqu’il est un dōji, il doit être un enfant. Le dōji s’amuse de la formule et boit trois coupes. Son nom, les règles d’hospitalité et le calcul des assaillants se concentrent dans cet échange autour d’une même coupe.

Dans cette scène, ce n’est pas le saké ordinaire qui abat le dōji. Dans le plus ancien texte de la tradition d’Ōeyama, le breuvage préparé par les divinités et les bouddhas apparus sous forme humaine est nommé 死筒の酒. La tradition du mont Ibuki emploie 神変鬼毒酒 ; des récits plus tardifs, notamment les otogi-zōshi, emploient 神便鬼毒酒, appellation devenue célèbre pour un saké particulier, remède pour les humains et poison pour les oni. Ces noms et les strates de transmission auxquelles ils appartiennent diffèrent. Distinguer l’étymologie liée à l’amour du saké de la boisson spéciale préparée pour enivrer l’oni fait du banquet non la découverte d’une simple faiblesse, mais le lieu d’une ruse qui détourne les devoirs de l’hôte.

Le dōji du jour,
l’oni aux cinq couleurs de la nuit

L’apparence éclatante du jour contraste vivement avec le corps d’oni qui se révèle la nuit. Endormi, le dōji montre son véritable corps, haut d’environ cinq jō. La tête et le torse sont rouges ; la jambe gauche est noire, la main droite jaune, la jambe droite blanche et la main gauche bleue ; il a quinze yeux et cinq cornes. Ce n’est ni un oni rouge d’une seule couleur ni un géant symétrique : chaque partie de son corps reçoit une teinte propre, et le nombre de ses yeux comme de ses cornes excède largement la mesure humaine.

Le texte ne relie pas ces cinq couleurs à une orientation précise ni aux cinq agents. Pourtant, le passage d’une apparence humaine offerte aux visiteurs le jour à un corps nocturne démesuré par ses couleurs, ses yeux et ses cornes souligne puissamment que le roi des oni ne se laisse pas enfermer dans l’ordre humain. Le nô sépare sur scène le rôle du garçon et celui de l’oni, tandis que les rouleaux illustrés et les estampes ultérieurs ont choisi de le représenter tantôt en géant, tantôt en oni rouge : Shuten-dōji n’a donc pas un seul portrait canonique.

Un palais où coexistent politesse et anthropophagie

Le maître du château d’oni conduit ses invités à leur place, les écoute et partage du saké avec eux. Pourtant, des captifs sont enfermés dans le château ; dans le jardin se trouvent de vieux cadavres et des cadavres récents, ainsi que des baquets où des êtres humains sont préparés en sushi. Connaître les règles de la politesse ne signifie pas être clément. Le banquet de Shuten-dōji est un lieu où une conduite raffinée, digne de la cour, et la violence qui réduit des hommes à de la nourriture relèvent d’un même ordre.

L’accueil de l’expédition vêtue en yamabushi ne s’explique pas non plus par une simple sottise. Le dōji questionne ses visiteurs, préside au banquet et cherche à les soumettre aux règles de son domaine. C’est précisément cette fierté de maître des lieux qui donne au groupe l’occasion de l’approcher, puis se retourne contre lui. Sa majesté, son éloquence, son orgueil de souverain et sa cruauté de prédateur sont indissociables : c’est là que réside la complexité de ce roi des oni.

Scène de banquet dans un rouleau illustré de 1700 : des guerriers s’approchent de Shuten-dōji, étendu parmi des dames de cour.
Shuten-dōji, troisième rouleau : le banquet, par Kanō Shōun
Shuten-dōji, troisième rouleau, par Kanō Shōun, 1700. Après le banquet, des guerriers s’approchent de Shuten-dōji, étendu parmi des dames de cour. La scène inscrit dans une même image la tension qui mène du banquet à l’expédition punitive. Freer Gallery of Art.
Shuten-dōji, troisième rouleau, par Kanō Shōun, 1700, Freer Gallery of Art, Smithsonian Institution, F1998.26.3. CC0.
Smithsonian InstitutionがCC0で公開している画像を掲載。

Les conditions réunies de sa défaite

L’expédition n’a pas réussi grâce à une seule arme ni à une seule faiblesse. Mandatés par l’empereur, Yorimitsu et Yasumasa prient les divinités et les bouddhas ; dans la montagne, des divinités et des bouddhas apparus sous forme humaine leur remettent des vêtements de yamabushi et un saké particulier. Ils cachent leurs armes et pénètrent dans le château, ne laissent pas deviner leur identité au banquet, puis attendent que le dōji s’endorme. Des incarnations divines immobilisent les membres du roi des oni ivre, tandis que Yorimitsu, Yasumasa et leurs hommes l’attaquent ensemble. Il faut la force armée, le déguisement, le saké, le moment opportun et l’intervention des divinités et des bouddhas pour que sa tête tombe.

Le combat ne s’achève pourtant pas là. La tête coupée s’envole et se jette sur les trois casques superposés que porte Yorimitsu. Tsuna et Kintoki crèvent les yeux droit et gauche ; lorsqu’elle finit par s’immobiliser, elle a déjà percé deux des trois casques. Cette tête qui continue de s’agripper à l’ennemi après la décapitation préserve jusqu’au bout la puissance du roi des oni vaincu. Elle célèbre la victoire des assaillants tout en montrant combien leur adversaire était redoutable, puisqu’il leur fallut l’aide divine et tant de précautions.

Scène d’un rouleau illustré de 1700 montrant des guerriers entourant un gigantesque corps d’oni, tandis que la tête coupée apparaît au-dessus d’eux.
Shuten-dōji, troisième rouleau : la mise à mort, par Kanō Shōun
Shuten-dōji, troisième rouleau, par Kanō Shōun, 1700. Des guerriers entourent le gigantesque corps d’oni, au-dessus duquel apparaît la tête coupée. La scène donne à voir la violence terrible d’une mise à mort qui ne s’achève pas avec la décapitation. Freer Gallery of Art.
Shuten-dōji, troisième rouleau, par Kanō Shōun, 1700, Freer Gallery of Art, Smithsonian Institution, F1998.26.3. CC0.
Smithsonian InstitutionがCC0で公開している画像を掲載。

Le « village caché des oni » au-delà de la grotte

Le château d’oni d’Ōeyama n’est pas une description topographique transposant telle quelle une forteresse de montagne réelle. Vêtue en yamabushi, l’expédition traverse une grotte et entre dans le « village caché des oni », de l’autre côté. On y trouve une porte étincelante, des montagnes et un sol brillants comme le lapis-lazuli ou le cristal, un jardin où les plantes des quatre saisons coexistent, des prisons pour les captifs, et même des personnes venues non seulement du Japon mais aussi de pays étrangers. Un pays d’immortels magnifique et un enfer anthropophage s’y superposent sans s’annuler.

La grotte joue le rôle d’une frontière entre l’ordre de la capitale et celui du roi des oni. Le massif d’Ōeyama reste aujourd’hui l’un des grands lieux associés à la légende de Shuten-dōji ; rien ne permet cependant de placer sur une carte actuelle, en un point précis, la porte, les geôles ou la chambre du récit. Ōeyama est à la fois un nom de montagne et un autre monde narratif, qui enferme ce que la capitale ne veut pas voir et rassemble dans un même château les étrangers et les êtres d’une autre nature.

Deux destinées pour une même tête

Dans l’Ōeyama ekotoba, la tête du roi des oni est emportée vers la capitale, montrée à la population, puis déposée dans le trésor d’Uji. Le corps de l’adversaire du pouvoir impérial ne disparaît donc pas : il est conservé comme preuve de la victoire. Au col d’Oinosaka, une tradition plus tardive raconte au contraire que la tête devint soudain si lourde qu’elle ne put entrer dans la capitale et fut ensevelie sur place. La conclusion du trésor d’Uji et celle du tumulus de la tête, à la frontière de la capitale, donnent des sens différents à ce reste.

Ces deux récits ne décrivent pas un même événement à la même époque. Le premier place le roi des oni sous la garde du pouvoir impérial ; le second laisse dans le paysage la force et l’impureté d’une tête qui ne peut toujours pas entrer dans la capitale. Tous deux prolongent néanmoins la présence de Shuten-dōji au-delà de la décapitation. Après la perte du corps, le devenir de la tête engendre de nouvelles traditions.

Un corps transformé à chaque représentation

Pour comprendre les représentations ultérieures, il faut les rapporter à leur date de création, plutôt que de les prendre pour le corps même de Shuten-dōji. Dans le troisième rouleau du Shuten-dōji peint par Kanō Shōun en 1700, un banquet somptueux et la mise à mort du gigantesque oni se déploient dans une longue peinture en couleurs. Il ne s’agit pas de l’exemplaire Itsuō du XIVe siècle, mais d’une recomposition du récit d’Ōeyama à l’époque d’Edo.

Dans le Konjaku gazu zoku hyakki, publié en 1779, Toriyama Sekien réunit sur une page « 酒顛童子 » (Shuten Dōji), étendu et ivre, et les oni qui l’entourent. Le Wakan hyaku monogatari de Tsukioka Yoshitoshi, publié en 1865, représente le maître d’un banquet éclatant tout en incorporant dans son texte la tradition d’une naissance en Echigo. L’Ōeyama Shuten-dōji de 1889 propose enfin le récit à de nouveaux lecteurs sous la forme d’un ouvrage populaire illustré.

Illustration de Toriyama Sekien montrant 酒顛童子 (Shuten Dōji) étendu, ivre, entouré d’oni.
« 酒顛童子 » (Shuten Dōji) dans le Konjaku gazu zoku hyakki de Toriyama Sekien
« 酒顛童子 » (Shuten Dōji), dans le Konjaku gazu zoku hyakki de Toriyama Sekien, 1779. Près du dōji étendu, ivre, figurent des coupes et des accessoires pour le saké, ainsi que des oni de sa suite. Bibliothèque de l’université de Kyūshū.
« 酒顛童子 » (Shuten Dōji), dans le Konjaku gazu zoku hyakki de Toriyama Sekien, 1779, Bibliothèque de l’université de Kyūshū. Public Domain Mark 1.0. Page de gauche extraite de la double page d’origine.
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原見開きから左頁を切り出し。
Estampe de 1865 montrant Shuten-dōji étendu parmi des dames de cour, avec une femme et un petit oni près des mets et du saké.
« Shuten-dōji » dans le Wakan hyaku monogatari de Tsukioka Yoshitoshi
« Shuten-dōji », dans le Wakan hyaku monogatari de Tsukioka Yoshitoshi, 1865. Dans des couleurs saisissantes, l’estampe montre Shuten-dōji étendu parmi des dames de cour, ainsi qu’une femme et un petit oni se faisant face près des mets et du saké. Une image unique de la fin de l’époque d’Edo qui refaçonne avec éclat le roi des oni des rouleaux médiévaux. Bibliothèque nationale de la Diète.
« Shuten-dōji », dans le Wakan hyaku monogatari d’Ikkaisai Yoshitoshi, 1865, Collection numérique de la Bibliothèque nationale de la Diète, PID 1311782. Public Domain Mark 1.0. Extrait autour du sujet principal de l’œuvre.
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作品主体を切り出し。

Le dōji d’un jō, l’oni aux cinq couleurs, quinze yeux et cinq cornes, le rôle de garçon dans le nô, le géant du banquet, l’oni ivre et étendu chez Sekien, l’estampe chargée d’un prologue en Echigo : ces corps différents sous un même nom ne signalent pas une confusion des traditions. Ils témoignent de la manière dont Shuten-dōji a survécu en recueillant les peurs, les figures héroïques, les divertissements et la mémoire des lieux propres à chaque époque.

Profil du personnage

Cette section est notre propre création pour le récit. Ce n'est ni un fait historique ni une étude savante.

Type de Yōkai
Yōkai traditionnels
Caractère
Roi des oni à la fois majestueux et intelligent, il reçoit ses hôtes avec une grande courtoisie et leur raconte ses errances, tout en dévorant les personnes qu’il a capturées. Fier de son autorité, il manifeste encore une obstination farouche après avoir été décapité, lorsque sa tête s’agrippe à ses ennemis.
Affinités
Il peut nouer un dialogue long, certes tendu, avec quiconque ne se laisse pas éblouir par sa bravoure apparente, sait voir dans l’hospitalité à la fois la politesse et le péril, et demeure attentif à la parole du vaincu au cœur même du récit des vainqueurs.
Capacités
Le jour, il prend la forme d’un dōji d’environ un jō de haut ; la nuit, il révèle un corps d’oni d’environ cinq jōIl possède un corps de cinq couleurs, quinze yeux et cinq cornesIl commande de nombreux serviteurs et règne sur le château d’oni du « village caché des oni »Dans le récit de sa propre existence, il dit nuire au pays en devenant grand vent ou sécheresseSa tête coupée s’envole et s’agrippe aux trois casques superposés de Yorimitsu
Faiblesses
Aucune faiblesse générale qui lui soit propre n’est établie. Dans l’Ōeyama ekotoba, il s’enivre de 死筒の酒, s’endort, puis est immobilisé par les incarnations des divinités et des bouddhas avant que Yorimitsu, Yasumasa et leurs hommes ne lui tranchent la tête.
Habitat
Dans la tradition d’Ōeyama, son château d’oni se trouve dans le « village caché des oni », au-delà d’une grotte ; dans celle du mont Ibuki, sa demeure est située au mont Ibuki, dans l’ancienne province d’Ōmi.

Sources et références

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  1. 重要文化財『大江山絵詞』作者未詳(逸翁美術館所蔵, 南北朝時代(14世紀)) [所蔵館公式・絵巻]大江山系の現存最古作。南北朝時代・14世紀に制作され、詞書の欠失と絵の錯簡を含む。物語の平安時代設定と作品成立年代を区別する基礎資料。
  2. 『大江山絵詞(酒天童子絵巻)』の詞書釈文鈴木哲雄(『都留文科大学研究紀要』第91集, 2020) [校合釈文・研究論文]付属詞書、陽明文庫本、静嘉堂文庫写本を校合し、人物配置、酒天童子の名乗り、死筒の酒、昼夜の身体、斬首と宇治宝蔵の結末を確認できる。
  3. 重要文化財『酒伝童子絵巻』狩野元信ほか(サントリー美術館所蔵, 大永2年(1522)) [所蔵館公式・絵巻]北条氏綱の注文により制作された三巻絵巻。鬼王の居所を近江国伊吹山に置く伊吹山系の現存最古例とされる。
  4. 能楽百番『大江山』立命館大学アート・リサーチセンター(立命館大学ARC, 現在公開) [大学研究展示]1427年の演目記録、少年姿の前シテ、酒呑童子の身の上話と能から後世への影響を解説する。
  5. 『今昔画図続百鬼』「酒顛童子」鳥山石燕(九州大学附属図書館所蔵, 安永8年(1779)) [一次図像]九州大学所蔵本第5画像左頁の「酒顛童子」。酒に酔って横たわる童子と周囲の鬼を描く。別項目「逢魔時」ではない。
  6. 酒呑童子/大江山兵庫県立歴史博物館(兵庫県立歴史博物館, 現在公開) [公立博物館解説]伊吹山系の人物配置、神変鬼毒酒、兜、三社の化現など、伝存図様と物語構成を紹介する。
  7. 酒呑童子伝説立命館大学アート・リサーチセンター(立命館大学ARC, 現在公開) [大学研究展示]御伽草子系の物語骨格、神便鬼毒酒、後世に発達した茨木童子との関係などを整理する。
  8. 酒呑童子伝説の地域的展開コジューリナ・エレーナ(慶應義塾大学, 2014) [研究論文]最古大江山系の宇治宝蔵と、老ノ坂の首塚を含む後世の地域伝承を分けて検討する。
  9. 怪異・妖怪伝承データベース「酒呑童子」ID 0780388国際日本文化研究センター(国際日本文化研究センター, 1963年採録) [学術データベース]国上寺の略縁起を引き、越後の農家に生まれた子が国上寺の稚児となり、寺を去って大江山へ至る異文を収録する。
  10. 越後くがみ山酒呑童子行列燕市観光協会(燕市観光協会, 現在公開) [地域観光協会資料]外道丸、国上寺の稚児、鬼への変化、酒呑童子行列と酒呑童子神社をめぐる現在の地域伝承を紹介する。
  11. 狩野昌運筆『酒呑童子』第三巻狩野昌運(Freer Gallery of Art, Smithsonian Institution, F1998.26.3, 元禄13年(1700)) [博物館所蔵一次図像]江戸時代の色絵巻。酒宴、女房たち、巨大な鬼身の退治、飛ぶ首を長大な画面に描く。公開画像はCC0。
  12. 一魁斎芳年『和漢百物語』「酒呑童子」一魁斎芳年(月岡芳年)(国立国会図書館デジタルコレクション、PID 1311782, 慶応元年(1865)) [一次図像]華やかな酒宴の主として酒呑童子を描き、詞書に越後出生説を取り込む幕末の錦絵。
  13. 牧金之助編『大江山酒呑童子』牧金之助編(金寿堂、国立国会図書館デジタルコレクション、PID 884664, 明治22年(1889)) [近代版本・一次図像]挿絵入り通俗本。第19画像の見開きに、山中で衣を洗う女性と武者たち、居館で童子姿の酒呑童子と対面する場面を収める。

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