Teke Teke
てけてけ
Teke Teke, la femme coupée en deux qui rampe sur ses coudes
La « femme sans bas du corps » comme motif d'horreur du Japon d'après-guerre. Alors que la description de base retrace ses origines et sa diffusion, cette analyse approfondie replace Teke Teke dans un contexte culturel plus large : le motif du « fantôme féminin mutilé » dans le Japon de l'après-guerre. Dans l'horreur japonaise d'après-guerre, la figure de la « femme spectre au corps incomplet » est récurrente. Depuis Oiwa (défiguration faciale, « Tokaido Yotsuya Kaidan » de Nanboku Tsuruya, 1825) et Kasane (défiguration faciale et corporelle, « Shinkei Kasanegafuchi » de Encho Sanyutei), jusqu'aux entités d'après-guerre comme la Femme à la bouche fendue (bouche mutilée, apparue à Gifu en 1979), Teke Teke (absence du bas du corps), Kashima-san (absence du bas du corps) ou encore Hachishakusama (taille anormale), on retrouve le motif commun de « la perte de l'intégrité physique de la femme ». Dans cette lignée, Teke Teke est unique par son lien direct avec les « chemins de fer », une infrastructure du Japon de l'après-guerre. Le choix linguistique de l'onomatopée « Teke Teke ». Le nom de la légende, « Teke Teke », imite le bruit qu'elle fait en rampant sur ses bras. Le choix de cette onomatopée repose sur plusieurs facteurs linguistiques : (1) la combinaison des consonnes occlusives « t » et « k » suggère le bruit dur d'une frappe contre un sol en bois ou en béton ; (2) la répétition (teke-teke) instaure l'angoisse d'une « traque lente mais continue » ; (3) la prononciation est facile et ludique, favorisant sa mémorisation et sa répétition par les enfants. Ses autres noms dérivés (« Patapata », « Kotokoto », « Katakata ») ont tous subi des sélections phonologiques similaires, illustrant un modèle ethno-acoustique consistant à « exprimer le son d'un déplacement par une onomatopée dissyllabique ». Généalogie des légendes urbaines liées aux accidents de train. Lors de la période de forte croissance économique d'après-guerre, le réseau ferroviaire japonais a été le théâtre de très nombreux accidents mortels, créant un terreau fertile pour les légendes urbaines. Aux côtés de Teke Teke, plusieurs histoires liées aux passages à niveau et aux voies ferrées ont été recensées dans tout le pays depuis les années 1970 : « une femme se tient derrière vous si vous vous retournez à un passage à niveau », « une silhouette sans bas du corps apparaît au bout du quai », ou « une femme fantôme adresse la parole à ceux qui attendent un train près des voies ». Dans son ouvrage « Folklore des Yokai » (Iwanami Shoten, 1985), le folkloriste Noboru Miyata souligne que les infrastructures urbaines d'après-guerre (chemins de fer, tunnels, complexes résidentiels) remplacent les espaces traditionnels (points d'eau, carrefours, cols montagneux) en tant que nouveaux lieux de genèse de légendes macabres. Parmi ces « légendes d'infrastructures », Teke Teke est sans doute la plus retentissante. La relation croisée avec Kashima-san et le principe de la « réponse ». La méthode de survie face à Teke Teke — qui consiste à « répondre 'Kashima-san' pour être épargné » — s'est largement popularisée comme variante. Ce procédé, identique aux réponses « pommade » ou « bonbon bekkô » pour échapper à la Femme à la bouche fendue, intègre la notion de « bonne réponse » au sein de la légende pour stimuler activement l'imaginaire enfantin. Concernant Kashima-san, les parades sont elles aussi très variées (« répondre 'Kamashi' », « réciter son nom complet 'Kashima Reiko' »), à tel point que les méthodes d'esquive sont devenues un jeu à part entière dans les cours de récréation. On peut y voir une forme de sécularisation, au sein de l'environnement scolaire, des anciennes croyances japonaises liées aux incantations et aux mantras (shingon) héritées de l'époque Heian. L'interprétation du film de 2009. Le réalisateur Koji Shiraishi, avec son film « Teke Teke » (2009), a choisi d'exploiter la théorie de l'origine de Kakogawa (préfecture de Hyogo), dépeignant le monstre comme l'esprit d'une femme (du nom de « Kashima Reiko ») dont le bas du corps a été coupé lors d'un suicide ferroviaire d'après-guerre. Ce film réinterprète les recoupements oraux entre Teke Teke et Kashima-san, les présentant comme « les deux faces d'un même personnage ». Portée par la participation de Yuko Oshima (AKB48), figure de la culture idole de l'époque, la légende de Teke Teke illustre parfaitement la transition réussie d'une tradition orale enfantine d'après-guerre vers le cinéma d'horreur grand public de l'ère Heisei. Reproduction à l'ère d'Internet. Depuis les années 2010, Teke Teke n'a cessé d'être remise au goût du jour, que ce soit à travers des lectures de contes effrayants sur YouTube, des contenus paranormaux sur Niconico ou des courts métrages d'horreur sur TikTok. Dans les années 2020, elle a été adoptée par la génération Z comme « cette histoire effrayante que l'on racontait à l'école quand on était petits ». C'est l'un des rares exemples de traditions orales enfantines des années 80-90 à franchir le cap des générations. Teke Teke prouve, avec la plus grande limpidité, comment une histoire effrayante peut survivre en adaptant ses supports de transmission : « tradition orale → magazines pour enfants → cinéma → Internet ».