Une Shirabikuni à Kyōto en 1449
La première apparition nette de la Yao-bikuni ne se situe ni dans une grotte du littoral ni dans un banquet de sirènes, mais dans le Kyōto de l’époque de Muromachi. D’après le Yasuyoshi-ki, à la date du 26 mai 1449[1], une Shirabikuni qui disait avoir plus de deux cents ans arriva du Wakasa dans la capitale et fut montrée au pavillon du Grand Jizō, sur le côté nord de Nijō-Higashinotōin. Les gens se rassemblèrent pour apercevoir cette nonne de longue vie, tandis que des rumeurs mettaient son âge en doute.
Le journal suppose que le nom de Shirabikuni venait peut-être de ses cheveux blancs. Le contour n’a rien de la belle nonne restée jeune que les récits ultérieurs rendent si frappante. Il réunit une vieille religieuse venue du Wakasa, des citadins assemblés pour la voir et un âge extraordinaire dont la vérité demeure incertaine. Avant toute origine surnaturelle, la légende commence donc par le bruit fait dans une ville par une personne réputée exceptionnellement âgée.
La même année, le Gaun nikkenroku, à la date du 26 juillet[2], appelle la nonne venue du Wakasa « Yaohyakusai rōni », la vieille nonne de huit cents ans. Les habitants de Kyōto se disputaient pour la voir et devaient verser une somme adaptée à leur rang pour franchir la porte. La nonne de longue vie prenait ainsi également place dans une exhibition payante de curiosité.
Des âges qui vont de deux cents à huit cents ans
Les deux textes de 1449 attribuent déjà à la nonne plus de deux cents ans, dans l’un, et huit cents ans, dans l’autre. Dans le récit de la chair de sirène à l’époque d’Edo, elle vit plus de quatre cents ans ; des histoires locales la font parfois vivre mille ans. Le « huit cents » de son nom n’est pas une durée précise calculée depuis une naissance. C’est un nombre devenu immense dans le récit pour dire une femme qui a vécu au-delà de toute mesure ordinaire.
Cette variation n’est pas tant une contradiction que la force même de la légende. Deux siècles dépassent déjà largement une vie humaine. À quatre cents puis à huit cents ans, les saisons et les pays qu’aurait vus la nonne s’éloignent au-delà de ce que l’on peut imaginer. Le « huit cents » inscrit dans son nom donne en un mot le sentiment de ce temps sans fin.
Son apparence varie elle aussi. Les journaux du Moyen Âge font penser à une vieille nonne aux cheveux blancs, tandis que le Kishi kikō, récit de voyage de l’Obama de l’époque d’Edo, présente une figure paraissant avoir environ dix-huit ans[6]. Ni la vieille femme ni la jeune femme ne peuvent être posées comme sa forme originelle : les récits ont projeté sur un être hors d’âge aussi bien les cheveux blancs que la jeunesse.
La chair de sirène dans les récits
La trame aujourd’hui la plus connue raconte qu’une jeune fille cesse de vieillir après avoir mangé de la chair de sirène. Dans l’entrée consacrée à Miyako no Yoshika du Honchō jinja kō de Hayashi Razan[3], son père est invité par un étranger dans les montagnes et reçoit une sirène dans un lieu mystérieux. Il la rapporte chez lui, sa fille la mange et devient une Shirabikuni de plus de quatre cents ans.
Dans ce récit, la jeune fille ne voyage pas elle-même dans l’autre monde. C’est un aliment d’origine inconnue, rapporté de l’autre côté de la frontière par son père, qui transforme son temps au sein de la maison. La chair de sirène n’est donc pas seulement un remède de rajeunissement : elle est une chose de l’autre monde introduite dans le monde humain. Les longues années qui commencent après le repas peuvent se lire comme une faveur autant que comme une source de crainte.
Le poids de ce récit a fini par associer profondément la Yao-bikuni aux sirènes. Pourtant, les journaux de 1449 ne donnent aucune raison à sa longévité et des traditions locales la relient à d’autres déclencheurs, tels que des coquillages ou des remèdes. La chair de sirène est la réponse de l’époque d’Edo devenue la plus célèbre parmi de nombreux récits divergents.
Les traces d’une voyageuse dans les arbres et les temples
La Yao-bikuni est aussi racontée comme une nonne itinérante qui parcourut les provinces, planta des arbres et laissa son nom à des temples, des sanctuaires et des ponts. Au Jigen-ji du village de Mizuhata en Musashi, cité dans le Shokoku rijindan[4], on disait que le grand micocoulier près de la porte Niō avait été planté par la Yao-bikuni du Wakasa. Un arbre géant qui domine plusieurs générations et une nonne vivant au-delà de la durée humaine semblent ainsi expliquer l’ancienneté l’un de l’autre.
Le camélia est célèbre comme arbre de la Yao-bikuni, mais les traditions de plantation ne se limitent pas à lui. Micocouliers, cèdres ou pins sont devenus, selon les localités, les marques de son passage. Aucun journal ne consigne un itinéraire complet, mais la simple phrase « elle a planté cet arbre » fait entrer la nonne dans le passé de chaque lieu.
La Yao-bikuni dépasse ainsi la biographie d’une seule personne exceptionnellement âgée pour devenir un nom qui relie les mémoires régionales. Les traces laissées près des arbres anciens et des temples ne dessinent pas nécessairement une unique tournée à travers le Japon : elles forment plutôt un ensemble de petites histoires par lesquelles les lieux racontent leur ancienneté et leur part d’étrange.
La grotte d’Obama et les récits du pays entier
Obama, dans le Wakasa, rassemble la région d’origine indiquée par les journaux médiévaux et une tradition de fin de vie plus tardive. La ville d’Obama présente la grotte devant le Kūin-ji comme une grotte sacrée où la Yao-bikuni serait entrée en méditation définitive[5]. Ouverte dans le flanc de la montagne, elle est devenue le décor du récit dans lequel la nonne, après un très long voyage, revient au Wakasa et disparaît paisiblement.
L’« entrée en méditation définitive » est ici le terme de la tradition transmise à Obama. Le journal de 1449 ne mentionne pas cette grotte, et la présentation de la ville ne détaille pas le jeûne ou la transformation en momie vivante. La grotte sacrée du Kūin-ji n’en reste pas moins un lieu soigneusement conservé, où la région a donné après coup un point de retour à la nonne longévive venue du Wakasa.
Le bulletin des Archives départementales de Fukui, qui présente l’enquête de Takahashi Harumi de 1982[6], dénombre 166 récits liés à la Yao-bikuni dans 121 sites de 89 villes, bourgs ou villages répartis dans 28 départements. Les chiffres correspondent à cette enquête, mais suffisent à mesurer la diffusion de la légende. La Shirabikuni observée à Kyōto, la jeune fille qui mange une sirène, la nonne voyageuse qui plante de vieux arbres et la religieuse de la grotte d’Obama se superposent : la Yao-bikuni continue ainsi de raconter à la fois la vie très longue et ce que les lieux gardent longtemps en mémoire.
Profil du personnage
Cette section est notre propre création pour le récit. Ce n'est ni un fait historique ni une étude savante.
Type de Yōkai - Yōkai traditionnels
Catégorie - Êtres Semi-Humains
Rareté - Rare
Caractère - Les sources ne décrivent pas sa vie intérieure. Elles transmettent l’image d’une nonne de longue vie offerte aux regards, l’histoire de la chair de sirène et celle d’une voyageuse dont le nom demeure attaché à de vieux arbres et à des grottes.
Affinités - Pour celles et ceux qui souhaitent découvrir comment le désir de longévité, les aliments de l’autre monde et les origines des vieux arbres ou des temples se racontent différemment selon les époques.
Capacités - Conserve, selon les récits, une longévité extraordinaire de plus de deux cents, de plus de quatre cents ou de huit cents ansDans le récit représentatif de l’époque d’Edo, acquiert sa longue vie en mangeant de la chair de sirèneLaisse son nom, en tant que nonne itinérante, dans l’origine de vieux arbres, de temples, de sanctuaires et de pontsOn dit qu’elle est entrée en méditation définitive dans la grotte située devant le Kūin-ji à Obama.
Faiblesses - Aucune méthode commune pour la vaincre ni faiblesse de pouvoir n’est transmise. L’impossibilité absolue de mourir ou la solitude comme unique souffrance ne sont pas non plus des traits communs à toutes les traditions divergentes.
Habitat - Il s’agit de lieux de tradition plutôt que d’un habitat : le Wakasa, Kyōto, le Kūin-ji d’Obama, le Jigen-ji de Musashi et, dans tout le Japon, des vieux arbres, temples, sanctuaires et grottes qui conservent son nom.
