Femme des récifs (Iso-onna)
i-so-ON-na
Nure-onna évitant les nattes de paille (Toma-yoke)
水の怪Côtes de Kyūshū (Nagasaki, Kumamoto, Fukuoka, etc.)
Parmi les iso-onna contées sur les côtes du nord-ouest de Kyūshū, on nomme Nure-onna « évitant les nattes » celle qui abhorre tout particulièrement le traitement des nattes (toma) et du chaume. Les nuits de mer plate, elle apparaît sans laisser d’empreintes sur le sable, jeune femme à la longue chevelure noire détrempée, peau nacrée au reflet de lune, les yeux renvoyant l’écume blanche du large. De la taille vers le bas, son corps demeure flou comme une brume d’embruns, qu’on foule sans rencontrer de forme. Par derrière, elle porte une masse sombre et bosselée semblable à un éboulis, et si le regard vacille, elle ne paraît plus qu’un rocher de grève. Elle fixe le large, attirée par le silence du calme plat, et si l’on prononce son nom ou qu’on lui lance la parole dans le dos, elle répond par un cri aigu. Ce cri se confond au grondement de la marée et déchire l’ouïe, sa chevelure se déploie telle une algue mouillée et s’enroule autour de la voix qui l’a appelée. Chaque fibre, chargée de sel, mord la peau comme l’ardillon d’un hameçon et boit le sang le long des mèches. Cependant, si l’on place trois brins de chaume d’une vieille natte sur la poitrine en forme du signe « rivière » (kawa) plutôt qu’en croix avant de dormir, les cheveux ricochent, la nure-onna ne peut fouler le bord de la natte et ne fait que laisser goutter la mer, frustrée, sur le plat-bord. Elle affectionne les bateaux dont elle peut grimper par l’amarre de poupe. Si l’on laisse l’amarre tendue dans un port étranger, à minuit elle rampe le long du grelin, se glisse à bord par le franc-bord et étend ses cheveux sur le visage des dormeurs pour leur ôter le souffle. Aussi les vieux pêcheurs, à l’escale, ne prenaient pas l’amarre de poupe, ne mouillaient que l’ancre et gardaient le guet à l’étrave en lisant le vent. La nure-onna faiblit devant le « nœud » et le « baptême » d’un cordage tressé par la main de l’homme: en serrant le nœud tout en chuchotant trois fois le nom du maître, elle ne peut défaire ce nom ni remonter le filin. Cette variante est attirée par le ressentiment des noyés mais ne nuit pas aveuglément. À la vue d’une natte ou d’un chaume jetés sans soin, d’un bout coupé dérivant, elle flaire la négligence de la main qui les tressa et approche le bateau du propriétaire. Inversement, ceux qui font sécher filets et nattes sans en laisser pendre les bords à la mer ni couper la voie de la marée, elle les approche sans se montrer et peut, par la plainte des amarres, prévenir la fin du calme. En certaines côtes de Fukuoka, on dit qu’elle marche sur l’eau non parce qu’elle n’a pas de pieds, mais parce qu’elle évite les nattes et ne foule que la pellicule des vagues. Dans le nord de Kyūshū, on la dit issue du crabe, mais cette nure-onna ne les hait point, et quand les crabes de grève courent, elle replie ses cheveux et redevient rocher. Son nom varie, iso-onna, nure-onna, umi-hime, mais partout la lient les usages du chaume et du cordage. Pour ne pas la rencontrer: ne pas apostropher une femme de dos sur la plage nocturne, ne pas prendre l’amarre de poupe dans un port inconnu, placer trois brins de chaume en forme de « rivière » sur l’oreiller. Alors elle ne fera que tourner vers vous ses yeux blancs du large, se confondra au rocher et se défera dans la brume de mer, ne laissant de trace que le récit d’empreintes absentes au matin.