Le garçon et les bruits dans les Contes de Tōno
Réduire le zashiki-warashi à un « petit dieu de la chance en kimono rouge » ferait perdre l’ampleur des témoignages anciens. Dans le récit 17 des Contes de Tōno de Kunio Yanagita[1], la présence visible est un garçon d’environ douze ou treize ans, aperçu dans un couloir par une jeune fille rentrée chez elle à Iitoyo, dans le village de Tsuchibuchi. Or, chez les Sasaki de Yamaguchi, dans le même récit, une mère qui cousait entend le froissement du papier dans la pièce voisine ; elle ouvre la porte, mais n’y trouve personne. Un peu plus tard, elle entend quelqu’un renifler. Le zashiki-warashi ne se raconte donc pas seulement comme un enfant aperçu, mais aussi comme le bruit qui donne l’impression qu’une présence habite une pièce vide.
Le récit 17 appelle cet être « un dieu nommé zashiki-warashi » et rapporte que la maison qui l’abrite connaît richesse et bonheur. Ce qui est associé à la prospérité du foyer n’est pas nécessairement un gardien charmant qui rit sans cesse, mais une présence domestique sacrée qui peut même rester invisible. Dans un même récit se côtoient le visage d’un enfant, des bruits et la fortune de la maison.
Les deux jeunes filles parties et le déclin de la maison
Dans le récit 18 des Contes de Tōno[1], on disait que deux jeunes divinités habitaient chez Magosaemon Yamaguchi. Près du pont de Tomariba, un homme rencontre deux filles qui lui disent qu’elles quittent la maison Yamaguchi pour une autre. Peu après, plus de vingt maîtres et serviteurs de cette famille meurent en une journée après avoir consommé des champignons toxiques. Seule une fillette de sept ans, qui n’était pas rentrée pour le déjeuner, survit, tandis que les biens de la maison se dispersent.
Le texte ne dit pas que les jeunes filles ont empoisonné les champignons ni qu’elles ont puni la famille dans leur colère. Leur départ est suivi du désastre et du déclin de la maison : la disparition de la présence sacrée qui l’habitait et le basculement de son destin se superposent ainsi dans le récit. Le zashiki-warashi apparaît moins comme un être qui juge à sa guise le destin d’un foyer que comme le noyau narratif reliant une présence autre qu’humaine, au cœur de la maison, à ses heures de prospérité et de déclin.
L’enquête de Kizen Sasaki et la pluralité des noms et des formes
Les Histoires de zashiki-warashi d’Ōshū de Kizen Sasaki[2] n’enferment pas le zashiki-warashi dans une seule filiation. Sasaki sépare ses souvenirs d’enfance, les récits entendus récemment, ceux transmis comme des faits, les récits mis en forme narrative et les réponses à ses enquêtes régionales ; il consignait aussi bien les régions où l’existence du zashiki-warashi était attestée que celles où elle était niée. Il compare en outre l’Okunai-sama, l’Oshira-sama, le tatami qui roule et les âmes d’enfants, parmi les « éléments qui pourraient être liés ». Le rapport entre la mort d’enfants ou l’infanticide sélectif et le zashiki-warashi constitue une explication locale importante, mais l’ouvrage ne l’érige pas en origine de tous les zashiki-warashi.


Les tableaux placés à la fin du livre, « Types et autres noms de zashiki-warashi » et « Lieux d’apparition et noms de maisons », montrent combien les appellations, les formes et les lieux d’apparition étaient variés. Le kura-warashi de l’entrepôt, le zashiki-bakko décrit comme une vieille femme à la tête rasée, le zashiki-jikko décrit comme un vieillard courbé, ou encore le hosode et le nagate, qui ne montrent qu’une longue main, côtoient des figures très éloignées de l’enfant. Le nom de zashiki-warashi a ainsi servi moins à désigner un personnage unique qu’à réunir une diversité de phénomènes étranges ressentis à l’intérieur de la maison.
La construction de la maison et les traditions locales
Les sources locales de 1924 illustrent elles aussi la diversité des apparences et des origines racontées. Le kura-warashi de la région de Morioka[3] est décrit comme un bel enfant vêtu d’un petit kimono rouge, qui réside dans un entrepôt aux murs de terre et danse parfois. L’image de l’enfant vêtu de rouge repose donc sur un témoignage local précis, sans pouvoir devenir une apparence type pour l’ensemble du Tōhoku. Le garçon de Tōno, les bruits invisibles de Yamaguchi et l’enfant de l’entrepôt de Morioka appartiennent à des récits attachés à des maisons et à des lieux différents.
Le récit d’Iwaizumi, où l’on enterre sous le plancher du zashiki une statuette de bois en forme d’enfant lors de la construction d’une maison[4], relie le zashiki-warashi non seulement à l’âme d’un enfant mort, mais aussi à la naissance du bâtiment et à la crainte inspirée par les charpentiers. L’explication qui associe l’Usugoro de Hasama à la mort d’enfants est formulée comme une hypothèse dans le récit de Hasama[5], tandis qu’à Hanamaki, il est aussi question de zashiki-warashi hommes, femmes ou formant un couple, qui deviennent des chevaux lorsqu’ils sortent. Ces exemples de Hanamaki[8] confirment qu’à force de comparer les traditions régionales, le zashiki-warashi prend moins les contours d’un visage fixe que ceux d’une présence mystérieuse qui séjourne au sein du foyer.
Les légendes d’auberge jusqu’à nos jours
La chambre Enju du Ryokufūsō[7], à Kindaichi Onsen, est un lieu contemporain où l’on dit que le zashiki-warashi apparaît. Le guide de Ninohe présente lui aussi une auberge de Kindaichi Onsen où perdure une légende de zashiki-warashi[6]. La légende de Kame-maro qui y est racontée ne relate pas le même événement que les récits 17 et 18 des Contes de Tōno. Elle perpétue néanmoins, dans la culture contemporaine de l’hébergement, l’idée qu’une présence autre qu’humaine habite un bâtiment et que les personnes y cherchent un sens aux bonheurs et aux malheurs qui s’y produisent.
Lire séparément le témoignage ancien de Tōno, les traditions divergentes du Tōhoku et les récits d’auberges actuels fait du zashiki-warashi bien plus qu’une simple mascotte porte-bonheur. L’enfant aperçu, les bruits invisibles, les jeunes filles qui quittent la maison, le petit kimono rouge dans l’entrepôt, la statuette enfouie sous le plancher et Kame-maro de l’auberge : ces images gagnent en profondeur lorsqu’on ne les réduit pas à une seule apparence, mais qu’on les accueille comme les mémoires différentes de chaque maison.
Profil du personnage
Cette section est notre propre création pour le récit. Ce n'est ni un fait historique ni une étude savante.
Type de Yōkai - Yōkai traditionnels
Catégorie - Esprits Domestiques
Rareté - Légendaire
Caractère - Il n’a pas de personnalité fixe. Selon les récits, il apparaît sous la forme d’un enfant ou ne laisse derrière lui que des bruits ; d’une région à l’autre, on lui prête une présence familière, inquiétante ou oppressante.
Affinités - Aucune affinité humaine uniforme ne lui est attribuée. Sa silhouette plurielle se laisse peut-être mieux saisir par celles et ceux qui écoutent avec attention la mémoire des vieilles maisons et les traditions propres à chaque lieu.
Capacités - On dit qu’il se manifeste sous la forme d’un enfant, par des bruits ou par une présence sensibleDans les récits emblématiques de Tōno, il est associé à la richesse de la maison qu’il habiteCertains récits associent son départ au déclin de la fortune du foyerSelon les régions, il apparaît dans des espaces domestiques variés : entrepôt, zashiki, arrière-cuisine ou dessous du plancherIl prend des apparences et des noms différents selon les régions
Faiblesses - Aucune faiblesse commune n’est rapportée. Les récits selon lesquels il partirait si on lui tirait dessus avec un arc ou s’il était maltraité ne constituent pas des traditions partagées par tous les zashiki-warashi.
Habitat - Vieilles maisons et espaces intérieurs du Tōhoku. Le zashiki est le lieu le plus célèbre, mais selon les régions, le zashiki-warashi est aussi associé à l’entrepôt, à l’arrière-cuisine, au sol en terre battue ou au-dessous du plancher.