Le Japon compte huit préfectures dépourvues d'accès à la mer. Yamanashi est la plus emblématique d'entre elles, un pays de montagnes absolu dont les quatre horizons sont murés par de hautes crêtes. Au sud s'élève le mont Fuji, à l'ouest les Alpes du Sud (les monts Akaishi), au nord les monts Yatsugatake et Oku-Chichibu, et à l'est les massifs de Misaka et de Daibosatsu. Au fond de cette cuvette repose Kôfu. Les rivières Fuefuki et Kamanashi s'y rejoignent pour former le fleuve Fuji, trouvant leur unique échappatoire vers la province de Suruga au sud. Dans cette contrée où le sel et le poisson ne parvenaient qu'en franchissant les cols, les hommes ne redoutaient pas les monstres des flots, mais les échos des ruisseaux de montagne, les créatures tapies dans les ténèbres des temples, et les êtres ailés perchés sur les sommets.
L'ancien nom de la province est Kai. C'est, depuis l'Antiquité, le berceau du culte d'Ontake qui vénère le mont Kinpu[1] comme pic sacré. Au Moyen Âge, le clan Takeda y érigea la résidence de Tsutsujigasaki pour unifier la région, et à l'époque moderne, le versant nord du mont Fuji devint la terre sainte du Fuji-kô[2]. La montagne abrite la vie des hommes tout en les repoussant : cette dualité est la clé de voûte pour comprendre les yôkai de Kai. À travers le prisme de sa géographie et de son histoire, nous explorerons cet univers autour du « Kani-bôzu », un crabe géant qui lance des énigmes dans les temples, de l'« Azuki-arai », qui ne laisse derrière lui que le bruit de son labeur près de l'eau, et de l'« Onna-tengu », se tenant à la frontière entre les montagnes et les rivières.
Kai,
le pays des montagnes :
Pourquoi cette terre sans mer regorge-t-elle de mystères ?
Près de 80 % du territoire de la préfecture de Yamanashi est recouvert de forêts. Les terres arables se limitent au bassin de Kôfu et aux rares plaines au pied nord du Fuji et dans le sud de la province, confinant constamment l'espace vital humain contre les remparts de la montagne. Le sel y était acheminé par la « Route du sel » depuis l'océan Pacifique ou la mer du Japon, et les produits de la mer n'étaient disponibles que séchés ou salés. Les récits de monstres marins, comme l'Umi-bôzu ou les Funa-yûrei (spectres des mers), n'ont donc jamais pu prendre racine sur ces terres.
En revanche, les phénomènes inexpliqués de cette contrée sont profondément ancrés dans ses montagnes et ses eaux torrentielles. Les affluents des rivières Fuefuki, Kamanashi et Fuji y creusent des vallées profondes, les torrents sont abrupts, marquant la lisière entre le monde des hommes et la nature sauvage. Les yôkai de Kai se tiennent précisément sur cette ligne de démarcation.
Sur le plan historique, Kai fut très tôt une contrée de montagnes sacrées. Au nord, le sanctuaire Kanazakura, dédié au mont Kinpu[1], était le cœur de l'ascétisme montagnard (Shugendô) d'où émergea le culte d'Ontake, vénérant comme divinité les gigantesques monolithes de granit situés près de son sommet. Par la suite, le mont Fuji, au sud, devint l'épicentre des dévotions. Le sanctuaire Kawaguchi Asama[3], fondé dit-on pour apaiser la grande éruption de l'ère Jôgan (864-866), et le sanctuaire Fuji Omuro Asama[4], fondé en l'an 699 et réputé le plus ancien du Fuji, se dressent le long du versant nord. La montagne elle-même est un dieu que gravissent pèlerins et ascètes. Pour les habitants de Kai, elle était un sanctuaire où divinités et monstres se côtoyaient.
À l'ouest, la chaîne des monts Akaishi, ou Alpes du Sud, se dresse tel un paravent séparant Kai des provinces de Shinano et Suruga. Des sommets culminant à plus de trois mille mètres, comme le mont Kita, s'y succèdent. Ces cimes interdisent le passage, et rares étaient ceux qui s'y aventuraient, à part les yamabushi (ascètes) ou quelques bûcherons. Les adeptes du culte d'Ontake, originaires du mont Kinpu, vénéraient les monolithes des cimes et accomplissaient leurs rites en parcourant ces crêtes. Ces ténèbres insondables, inaccessibles au commun des mortels, formaient le décor rêvé pour l'imagination des mystères. La crainte qu'inspire Kai, dépourvue de mer, était intimement liée à la rudesse et à l'altitude vertigineuse de ces monts.
À l'époque des Royaumes Combattants, un pouvoir singulier unifia ce pays de montagnes. Autour de la résidence de Tsutsujigasaki (l'actuel sanctuaire Takeda)[5], demeure de Takeda Nobutora, Shingen et Katsuyori, Kôfu fut bâtie comme une véritable ville-château. Les digues de Shingen, qu'il aurait érigées le long de la rivière Kamanashi, constituaient un ouvrage titanesque destiné à dompter les flots et à protéger le bassin des inondations. Elles témoignaient une fois encore du grand défi de Kai : « la lutte contre l'eau ». Le clan Takeda fit du sanctuaire Fuji Omuro Asama son lieu de prière, scellant ainsi l'alliance entre le culte des montagnes sacrées et le pouvoir militaire. La montagne, l'eau et la foi. C'est à la croisée de ces trois axes qu'apparaissent les trois yôkai qui nous intéressent.
Le Kôfu de Takeda et l'ombre de ceux qui dominent l'eau
Pour parler des yôkai de Kai, le paysage de Kôfu façonné par les trois générations du clan Takeda est une toile de fond incontournable. En 1519, Takeda Nobutora quitta Isawa pour établir sa résidence à Tsutsujigasaki, et son fils Shingen en fit le quartier général à partir duquel il régit l'ensemble de Kai. La ville au pied du château fut aménagée en damier, constellée de temples et de sanctuaires, et bordée par les résidences de ses vassaux. Au fond d'un bassin ceinturé de montagnes, une métropole voyait le jour. Le terreau sur lequel prospérèrent les légendes modernes du Kani-bôzu du Chôgen-ji ou de l'Azuki-arai des vallées torrentielles puise ses racines dans le mode de vie instauré par la gouvernance de Takeda.
Le thème le plus crucial est la « maîtrise de l'eau ». Le bassin de Kôfu a longtemps souffert des inondations provoquées par la confluence des rivières Kamanashi et Midai. Les digues de Shingen mirent à profit une technologie de pointe, brisant le courant contre la roche pour en réduire la force, et utilisant des digues discontinues appelées *kasumitei* pour évacuer les crues. Elles protégèrent ainsi le bassin de la fureur des eaux. L'existence dans la province montagneuse de Kai n'a cessé d'être un perpétuel « compromis avec l'eau ». Si l'Azuki-arai laisse résonner son bruit au fond des vallées, si l'Onna-tengu descend au bord de l'eau, c'est bien parce que l'eau inspirait aux habitants une crainte primordiale tout en étant leur unique ressource. Le surnaturel niche toujours là où battent les enjeux du quotidien.
Le festival « Omiyuki-san » (la grande procession du sanctuaire d'Ichinomiya Asama)[6], célébré le 15 avril de chaque année, témoigne de cet enchevêtrement entre l'hydraulique et la foi à Kai. Les sanctuaires portatifs (mikoshi) de trois hauts lieux de la province — Asama (Ichinomiya), Miwa (Ninomiya) et Tamamoro (Sannomiya) — défilent jusqu'au sanctuaire de Sansha, tout près des digues de Shingen, au bord de la rivière Kamanashi. Là, ils prient Konohana-no-Sakuya-hime, la déesse du mont Fuji, de les préserver des crues. C'est un rite hydraulique accompli avant la plantation du riz et la saison des inondations. Le plus fascinant réside dans la coutume voulant que les hommes portant les mikoshi se travestissent, se maquillent et coiffent des chapeaux ornés de fleurs (*hanagasa*), pour ne pas éveiller la jalousie de la déesse. Face aux débordements répétés de la Kamanashi, les habitants ne se contentaient pas d'ériger des digues ; ils élaborèrent un festival pour s'attirer les grâces de la divinité gouvernant les flots. Dans ces contrées de montagnes, l'eau était non seulement un défi d'ingénierie, mais aussi une puissance spirituelle qu'il fallait apaiser.
Contempler le Fuji :
La montagne de la foi et ses ténèbres

L'entité qui domine la moitié sud de Kai est le mont Fuji. Si le versant situé dans la préfecture de Yamanashi est souvent surnommé l'« envers du Fuji », il fut pourtant le théâtre principal de l'histoire religieuse. Au pied nord de la montagne, les sanctuaires Asama (ou Sengen) parsèment le paysage, érigés pour apaiser la divinité féroce du volcan — Asama no Ôkami (généralement identifiée à Konohana-no-Sakuya-hime). Le sanctuaire Kawaguchi Asama[3], fondé à la suite de la grande éruption de Jôgan, en est l'exemple le plus éclatant et illustre comment le désastre réel d'une éruption a su galvaniser l'imagination des dieux et des yôkai.
À l'époque moderne, l'ascension du Fuji devint un acte de pèlerinage pour le petit peuple. Hasegawa Kakugyô (1541-1646)[2], reconnu comme le fondateur du Fuji-kô, s'isola dans la grotte de Hitoana, au pied du volcan, pour s'y livrer à des rites ascétiques rigoureux. Il élabora une doctrine unique faisant du Fuji le créateur de ce monde et de l'humanité. Ses enseignements, transmis à ses disciples, se scindèrent en deux courants, Murakami Kôsei et Jikigyô Miroku, qui connurent un succès retentissant auprès de la population d'Edo. Le spectacle de ces confréries vêtues de blanc, scandant « Rokkon shôjô » (purification des six racines de la perception) en gravissant la voie de Yoshida, devint une scène emblématique du Kai de cette époque.
Au pied de cette ascension se développa un quartier singulier pour accueillir ces foules : l'Oshi-machi de Kami-Yoshida[7] à Fujiyoshida. Les *oshi* étaient à la fois des prêtres du culte du Fuji et des aubergistes. Liés aux différentes confréries, ils accueillaient les pèlerins venus de tout le pays durant la saison estivale, leur prodiguaient des prières et facilitaient leur ascension. À l'apogée de cette ferveur, les auberges des oshi s'alignaient le long de la route menant au sanctuaire Kitaguchi Hongû Fuji Sengen, dessinant un bourg s'étirant tel un ruban vers le sommet. Aujourd'hui encore, la rue de l'Oshi-machi conserve les vestiges de ces demeures. La foi en la montagne engendra ainsi au pied du volcan une économie et une cité tout entières. Cette montagne, refuge des dieux et des monstres, devint un véritable aimant à humains et à richesses. Cette perception de la montagne comme divine, où l'ascension même est une ascèse, fait écho au culte d'Ontake voué au mont Kinpu plus au nord. Le regard qui élève la montagne au rang de sanctuaire et celui qui perçoit des monstres dans ses ténèbres ne sont, en définitive, que les deux faces d'une même médaille.
Le grand crabe et ses énigmes dans les ténèbres du temple :
Kani-bôzu et Chôgen-ji
Si je devais désigner un seul yôkai pour Kai, mon choix se porterait sans la moindre hésitation sur le Kani-bôzu. Cette aberration, intimement liée à l'ancien temple Sôtô de Kanizawasan Chôgen-ji, à Manriki dans la ville de Yamanashi, se distingue bien moins par son apparence grotesque que par la prouesse intellectuelle de ses « joutes verbales ».


Le Moine-Crabe
Phénomène où un crabe se déguise en moine et engage des joutes oratoires. Il apparaît tard dans la nuit dans des temples déserts ou des ermitages reculés, mettant à l’épreuve moines résidents ou voyageurs par des questions à la manière des kōans zen. Quand son identité est percée à jour, il prend la forme d’un crabe géant et s’enfuit, ou bien il est exterminé. La légende du temple Chōgen-ji à Manriki (Kai) est célèbre. Des variantes existent à Suzu (Ishikawa), Oyabe (Toyama), Fukutsu (Fukuoka) et Ichinoseki (Iwate). On souligne aussi son lien avec la pièce de kyōgen « Le Moine de la Montagne et le Crabe » (Kani Yamabushi).
En savoir plusLa légende se décline ainsi : jadis, au cœur de la nuit, une créature déguisée en unsui (moine pèlerin) faisait irruption au temple Chôgen-ji et posait une devinette au supérieur. Sa ritournelle était invariablement : « Qu'est-ce qui possède deux grands pieds, huit petits, se déplace librement de côté et dont les yeux pointent vers les cieux ? »[8] Les moines incapables de la résoudre perdaient la vie les uns après les autres, si bien que le temple se retrouva bientôt désert. Jusqu'au jour où un haut dignitaire ascète (un *hôin*), de passage, vint y solliciter l'asile pour la nuit. Quand le monstre entama sa rengaine, le *hôin* devina instantanément la supercherie, et lui lança un tokko (un objet rituel du bouddhisme ésotérique). L'imposteur dévoila sa véritable nature : un crabe aux proportions dantesques — d'environ 3,6 mètres de côté —, s'enfuit dans la vallée et finit par rendre l'âme. Depuis cette aube nouvelle, aucun mystère ne vint plus troubler la quiétude du sanctuaire.
Le génie de cette fable réside dans l'énigme elle-même, porteuse de sa propre résolution. Les « huit petits pieds » énumèrent habilement les pattes du crustacé, « se déplacer librement de côté » dépeint la fameuse marche en crabe, tandis que « les yeux pointent vers les cieux » évoque les yeux proéminents au sommet de son anatomie. Le monstre, tout en décrivant avec minutie sa propre morphologie, s'efforce de duper son interlocuteur. Cette alchimie verbale hisse le Kani-bôzu bien au-delà de la simple figure du gobelin. Préservé au sein des archives officielles de la préfecture de Yamanashi sous le titre « Le grand crabe du temple Chôgen-ji »[9], ce conte atteste de son enracinement au sein du patrimoine local.
On murmure que l'ascète triomphant fut par la suite couronné sous le nom de Kyûkai Hôin (littéralement, le dignitaire ayant sauvé [le temple] du crabe). Émerveillé par la manifestation d'une Kannon aux Mille Bras au sein des vestiges du crabe colossal, il l'intronisa en divinité tutélaire de l'édifice. Le fait que l'exécuteur devienne le grand ordonnateur des rites expiatoires illustre cette dualité funèbre et rédemption, miroir de la conception de la mort et de la renaissance qui habite ces temples de montagne. Précisons toutefois que le nom honorifique « Kanizawasan » ne fut adopté qu'à partir de l'ère Kyôhô (1726) : l'émergence textuelle de la légende[8] n'est vraisemblablement pas très ancienne, un détail qui commande prudence sur le plan de la stricte vérité historique.
Fait notable : ce conte fondé sur une énigme léguée par un crabe n'est pas le privilège exclusif de Kai. Des variantes où un crustacé gigantesque métamorphosé en moine tourmente des sanctuaires délaissés ou des ponts ponctuent le pays — depuis le temple Eizen-ji à Suzu (Ishikawa) jusqu'au temple Kanpô-ji à Ichinoseki (Iwate), en passant par Oyabe (Toyama, dont le lieu-dit « Kitakandani » en témoigne encore) et Fukutsu (Fukuoka). À Fukutsu, c'est le moine qui succombe et se fait dévorer, tandis qu'à Ichinoseki, l'officiant terrasse la bête d'un éventail de fer ; la chute de l'histoire ondule selon le relief du pays. Les érudits suggèrent que la source de ces récits se trouverait dans le kyôgen *Kani-yamabushi*[8], où un yamabushi et un esprit crabe croisent le fer des mots. Le Kani-bôzu s'avère donc être un schéma narratif sublimé par les arts dramatiques, s'arrimant ici et là aux monastères, s'imprégnant du destin local et de la providence bouddhique pour y faire souche. Le prestige du Chôgen-ji à Kai s'explique précisément parce qu'il fut paré des atours uniques du Kyûkai Hôin, de la Kannon aux Mille Bras et du mont Kanizawa, scellant sa transmission en tant que conte emblématique de la préfecture.
Mieux encore, Kai recèle d'autres ramifications de ce récit de joute verbale. La légende du crabe colosse aurait également résonné dans le Seiun-ji au mont Tenmoku[10], vénérable temple de la lignée Rinzai fondé à Kôshû par Gokkai Honjô durant l'ère Jôwa (1348). Le fait qu'une même province abrite simultanément un mythe analogue révèle la « volatilité » frappante du Kani-bôzu : un conte nomade s'implantant dans les temples solitaires ou les monastères zen reclus des montagnes, en absorbant l'aura originelle de chaque lieu. Plus que l'identification de la chapelle-mère, c'est le fait même que le crabe gigantesque, tapis dans l'ombre du temple, ait été perpétuellement redessiné par l'imaginaire des montagnes de Kai, qui frappe les esprits. Le temple zen de la montagne n'est-il pas par essence l'arène où l'ascète affronte l'abîme solitaire, ce même abîme dont les ombres engendrent immanquablement des apparitions monstrueuses ?
Le monstre purement sonore résonnant dans les ruisseaux :
L'Azuki-arai
Si le Kani-bôzu incarne le monstre de « l'apparence et de l'énigme », l'Azuki-arai est le spectre de la « simple résonance ». Son apparition physique demeure rarissime. Tard dans la nuit, aux abords des rivières ou des ravins, un clapotis rythmé, tel un rinçage de haricots azuki, s'élève : « shoki-shoki », « zaku-zaku », « sara-sara ». Tel est le chant de l'Azuki-arai. Dans le huis clos de la province de Kai, privée de mer, ce furent indubitablement ces rumeurs ténébreuses des vallées qui instiguèrent le frisson le plus immédiat dans l'âme de ses habitants.


Laveur de haricots rouges
Yōkai qui, tard dans la nuit, fait résonner au bord des rivières et des ruisseaux le bruit du lavage des azuki, « shoki-shoki », « zaku-zaku ». Il apparaît en se fondant dans les sons de l’eau près des habitations. Sa silhouette est menue et âgée, parfois enfantine. Plus que d’effrayer, il égare par sa présence et fait glisser les passants. Connu des récits étranges de l’époque d’Edo et des rouleaux illustrés, il est parfois décrit comme obsédé par le fait de compter avec exactitude.
En savoir plusÀ Yamanashi, la légende de l'Azuki-arai a été colportée avec certitude. La base de données académique des légendes de yôkai et de phénomènes paranormaux recense d'ailleurs un cas typique de la région[11] : l'Azuki-arai s'y dévoile, la nuit, sous la forme d'un clapotis cristallin, imitant le nettoyage d'azuki dans la rivière qui traverse le bourg (selon un rapport de 1943). À Kai, le spectre a été figé par le frémissement de son écho bien plus que par son profil. Sitôt que l'on s'en approche, la litanie s'interrompt net. Si l'oreille, captive, cause un faux pas sur ces berges abruptes, la chute dans les profondeurs de la vallée est immédiate. Ce mythe opérait ainsi comme un stratagème redoutable, inculquant aux enfants la phobie des courants violents si caractéristiques de cette contrée. L'avertissement : « Attention, l'Azuki-arai va surgir ! » s'avérait la dissuasion la plus expéditive pour refouler un bambin attiré par l'obscurité d'un cours d'eau. À travers le pays, ce spectre emprunte mille et un alias : Azuki-togi, Azuki-goshagosha, et bien d'autres. La quasi-totalité l'associe indéfectiblement aux fléaux aquatiques, l'accusant de « kidnapper les gosses pour les dévorer » ou de « les entraîner par le fond ». Ce monstre sans visage, statufiant le promeneur de son unique mélodie, épousait avec une précision redoutable la géographie tourmentée de Kai et ses gouffres vertigineux.
Sur le plan littéraire, c'est l'*Ehon Hyaku Monogatari* (1841), volume 5, chapitre « Azuki-arai »[12], qui offre l'étymologie la plus fameuse du mythe. On y conte le destin d'un jeune moinillon d'un sanctuaire de montagne, dont le don inégalé pour le lavage des azuki excita la jalousie d'un confrère malfaisant. Précipité au fond d'un puits ou d'un ravin, le novice périt, et depuis, le clapotis frénétique hante ces eaux sitôt la nuit tombée. Cette tentation d'enraciner le frisson acoustique dans la rancœur d'un défunt est une constante nationale : à Hinohara, dans la région de Tokyo, on raconte que c'est une jeune mariée, fustigée par sa belle-mère pour des cailloux mêlés aux azuki, qui s'est noyée et a engendré ces mêmes échos. Les précipices de Yamanashi offraient des abysses idéals pour avaler et perpétuer de tels ressentiments.
Pourtant, la culture folklorique observait ce phénomène avec un pragmatisme inébranlable. L'explication rationnelle blâmant le zèle animal — belettes, renards, blaireaux (tanuki ou mujina), loutres — ou le chant rocailleux du crapaud-buffle, voire l'harmonie naturelle du clapotis de l'eau et des feuilles de bambou agitées par la brise, a coexisté en marge du mythe. C'est précisément cette frontière vaporeuse entre le surnaturel et le phénomène physique qui consacre l'essence de l'Azuki-arai, monstre strictement sonore. On relèvera que Toriyama Sekien, dans son œuvre picturale, n'a légué aucune illustration du spectre ; son allure d'apprenti moine, aujourd'hui canonique, fut sculptée bien plus tard, au tournant de la modernité, sous la plume d'un Shigeru Mizuki ponctuant la silhouette de sa fameuse onomatopée « shoki-shoki ». Il est capital de retenir qu'au creux des vallées de Kai, ce que la populace guettait, ce n'était rien de plus qu'un son dénué de corps.
La femme à la frontière de la montagne et de la rivière :
L'Onna-tengu
Notre troisième figure est le monstre aux contours les plus diaphanes : l'Onna-tengu (tengu femelle). Si l'image d'un démon au visage écarlate doté d'un nez proéminent, vêtu en yamabushi, s'est imposée dans l'esprit collectif, la présence de représentantes féminines dans le cosmos des tengu est débattue depuis les temps anciens. Kai s'avère être l'une des rares régions à avoir scellé la mémoire de cette entité équivoque, postée à la frontière des montagnes et des rivières.


Tengu femelle
Le tengu femelle est une figure tenue pour la version féminine du tengu. On la dépeint avec de longs cheveux, sourcils noircis, fard rouge et poudre blanche, les dents teintes au fer (ohaguro), vêtue d’un hakama écarlate et d’un voile léger, parfois avec des ailes dans le dos. Les sources classiques mentionnent des nonnes déchues devenant « tengu-nonnes », tandis que l’existence de femmes dans le monde des tengu varie selon les textes. Certaines régions prêtent aussi une image féminine au tengu des rivières, sans détails établis.
En savoir plusDans la littérature classique, le *Genpei Jôsuiki*[13] relate le châtiment d'une nonne orgueilleuse transfigurée en « Ama-tengu », arborant des ailes sur son dos tout en gardant son crâne rasé et sa toge bouddhique. Toutefois, les annales de l'époque d'Edo assènent régulièrement que les cimes peuplées de tengu étant frappées du sceau de l'interdiction aux femmes, l'existence des Onna-tengu est pure chimère. Lorsque Hirata Atsutane interrogea le jeune clairvoyant Tengu-kozô Torakichi, l'enfant aurait confirmé que les monts Iwama ou Tsukuba excluaient toute présence féminine. Le brouillard entourant son existence, ce ballotage perpétuel entre l'affirmation et la négation, incarne l'essence même de ce monstre. Faute de consensus historiographique, gardons-nous de toute sentence définitive.
Là où le visage de l'Onna-tengu prend une teinte fascinante à Kai, c'est lorsqu'elle se greffe au mythe du « Kawa-tengu » (tengu de rivière). Dans le bourg de Nanbu (district de Minamikoma, Yamanashi), on rapporte que le Kawa-tengu est parfois nommé Onna-tengu et arbore une physionomie d'une grâce inhabituelle face aux faciès burinés de ses congénères[13]. On ne contemple plus ici le tyran patriarcal régnant sur les faîtes rocheux, mais une apparition pensive, baignée d'une certaine douceur, hantant les rives. Dans ce Kai privé de ressac océanique, le seigneur des sommets lui-même daigne descendre frôler l'onde. Le village de Dôshi (district de Minamitsuru) abrite une légende sur un Kawa-tengu, avide de poissons, nichant dans les flots. Lorsqu'un malheureux s'y noie, des feux follets azurés jailliraient de trois antiques marronniers riverains, tandis que le monstre alpaguerait les gamins pêchant dans les gorges par de troublants « Mon petit, oh mon petit... ». C'est bien là la mue magistrale d'un esprit des pics transmuté en spectre fluviatile, une alchimie indissociable du terroir de Kai.
Pour couronner le tout, des témoignages locaux rapportent que la coutume d'appeler la Yama-uba (sorcière des montagnes) la « conjointe du seigneur tengu »[13] survit ça et là. L'imagination lie ainsi la vieille ogresse sylvestre au tengu foncièrement masculin, sous l'égide du lien conjugal. L'Onna-tengu, le Kawa-tengu et la Yama-uba — tous effacent leurs frontières respectives et émergent, dans l'entre-deux de la roche et du torrent, sous les traits d'une divinité féroce, ni tout à fait homme, ni tout à fait femme. Plus les montagnes de Kai se dressaient inaccessibles, plus les rivières coulaient tortueuses, plus l'omniprésence de ces forces devait s'ancrer dans l'esprit de ses habitants.
Épilogue :
La montagne qui étreint et la montagne qui repousse
En alignant ces trois avatars du Kai, une structure fondamentale s'esquisse. Le Kani-bôzu s'immisce dans l'obscurité d'un temple (un sanctuaire humain), l'Azuki-arai sème ses ondes sonores dans les ruisseaux (la démarcation entre les hommes et la montagne), et l'Onna-tengu se dresse à la lisière des monts et des rivières. Tous trois s'agrippent sur la « ligne de faille entre les villages et la montagne ». Dans ce pays montagneux où la mer brille par son absence, le fer de lance de la terreur s'est immuablement braqué vers la montagne et les flots qui en dévalent. Encerclés par le mont Fuji, les Alpes du Sud et les monts Yatsugatake, dans une contrée où sel et poisson exigeaient la bravoure d'un col pour arriver, les hommes s'appuyaient sur la montagne autant qu'ils en frémissaient. La montagne berce la vie tout en évinçant l'homme. Cette dualité viscérale s'est cristallisée dans le crabe monumental du temple, dans le clapotis de la vallée, et dans l'Onna-tengu riveraine.
La cité de Kôfu de Takeda Shingen, le culte d'Ontake du mont Kinpu, le pèlerinage du Fuji-kô au pied du Fuji — toutes ces épopées témoignent du face-à-face éternel avec la montagne. Les yôkai n'en sont que l'envers du décor. Quand la foi érige la montagne en dieu, les ténèbres de cette même montagne enfantent infailliblement des monstres. L'élan qui vénère la divinité et le tressaillement devant l'effroi se confondent inextricablement sur les crêtes de Kai. Les yeux qui scrutaient le Fuji exhumaient des spectres dans l'abîme des vallées, et les mains qui dressaient les digues imploraient le dieu du fleuve. Telle fut la mystique de ce pays orphelin d'océans. Outre ces trois spectres, on murmure à Kai l'existence de kappa, seigneurs des rivières, de bêtes maléfiques s'abattant sur les villages, et une pléiade de phénomènes obscurs sommeille au fond de chaque faille vertigineuse ou de chaque bassin ténébreux. Tous ne sont que les bourgeons fantastiques éclos sur la topographie de cette contrée sans mer. Pister les yôkai de la préfecture de Yamanashi, c'est ni plus ni moins tracer la quête obstinée d'un peuple sans mer pour composer avec ses montagnes.

