Lire « un corps,
deux visages » dans le texte ancien
Le corps de Ryōmen-sukuna ne vient pas d’un portrait achevé, mais de moins d’une centaine de caractères chinois dans l’entrée de la soixante-cinquième année de l’empereur Nintoku du Nihon Shoki. Le manuscrit *Nihon Shoki 6* mis en ligne par les Archives nationales ne constitue pas l’original de 720 ; il permet néanmoins de vérifier, sans passer par un résumé ultérieur, l’ordre dans lequel le nom et le corps sont décrits.
La soixante-cinquième année, dans la province de Hida, vivait un homme nommé Sukuna. Il avait un seul corps et deux visages, tournés l’un le dos à l’autre. Leurs sommets se rejoignaient, sans nuque ; chaque côté avait mains et pieds. Il avait des genoux, mais ni creux poplités ni talons. Fort et agile, il portait des épées à droite et à gauche et maniait arcs et flèches de ses quatre mains. Parce qu’il refusait l’ordre impérial et prenait plaisir à piller le peuple, on envoya contre lui Naniwa no Neko Takefurukuma, ancêtre de Wani no Omi, qui le mit à mort.

« Un corps, deux visages » décrit un seul être muni de deux faces ; « les faces se tournent le dos » indique leur orientation opposée. Les sommets du crâne se rejoignent et il n’y a pas de nuque. Le texte ne donne ni cornes, ni crocs, ni couleur de peau, ni coiffure, ni taille, ni vêtement. Dépouillé des ogres et des géants que l’on y projette volontiers, Sukuna apparaît d’abord comme une anomalie construite par les mots.
Ce que font les quatre mains
La partie du corps dont le texte fixe explicitement le nombre est « quatre mains ». Les épées sont portées à droite et à gauche ; les quatre mains manient ensemble l’arc et les flèches. On peut donc lire un combattant très armé, mais non deux arcs tendus simultanément, quatre flèches décochées à la fois, ni l’emploi en même temps de l’épée et de l’arc. Le nombre des armes et les postures précises restent ouverts aux images et aux sculptures.
L’expression qui associe force et agilité n’autorise pas non plus à lui attribuer vitesse surnaturelle, téléportation ou invulnérabilité. Deux visages tournés en sens inverse peuvent suggérer un large champ de vision, mais le texte ne dit pas qu’il n’a pas d’angle mort, qu’il voit l’avenir ou que deux consciences combattent séparément. La force de sa figure guerrière apparaît mieux quand les gestes consignés restent distincts des mises en scène postérieures.
Quatre jambes :
une lecture forte,
non un chiffre ancien
Les jambes sont le point le plus débattu du bref passage. Si l’on rapporte « chacun possède mains et pieds » aux deux faces ou aux deux côtés du corps, il est naturel de comprendre deux paires de membres et donc quatre jambes. Pourtant, là où le texte précise « quatre mains », il ne dit jamais « quatre pieds ». Les quatre jambes constituent ainsi une interprétation solide et largement reçue, non un attribut dont l’ancienne phrase donne le nombre.
La formule « il a des genoux, mais ni creux poplités ni talons » complique encore l’image. Elle décrit une forme qui n’est pas un corps humain simplement dédoublé, sans expliquer comment elle se tient ou marche. Des lectures ultérieures l’ont rapprochée de manières de marcher montagnardes, mais aucune profession, chaussure ou démarche particulière ne se déduit de cette seule phrase. C’est peut-être cette partie inférieure non résolue qui empêche Sukuna de devenir un simple humain à deux visages.
Armure,
hache et quatre jambes dans les traditions de temple
La silhouette de texte devient, dans les traditions des temples de Hida, un être concret que l’on peut raconter et vénérer. Dans le récit de l’apparition de Sukuna à Zenkyūji, un géant de six mètres, à deux visages, quatre mains et quatre jambes, surgit d’une grotte en armure et tenant une hache. [5]Il dit venir pour défendre le bouddhisme, forme un mudrā et devient une petite image de Kannon aux onze visages. Ici, la taille et le nombre des jambes, absents du Nihon Shoki, sont fixés ; la hache remplace au premier plan les arcs et les épées.
Ce Sukuna de Zenkyūji ne répare pas un portrait antique incomplet. Il relit le même nom dans une foi locale. Les deux visages dos à dos du Nihon Shoki, les deux visages, quatre mains et quatre jambes de Zenkyūji, et les images ultérieures à deux visages, quatre bras et deux jambes ne s’excluent pas : texte, géant de grotte et objet de culte exigent des corps différents.
Enkū tourne les deux visages vers le fidèle
La statue assise de Ryōmen-sukuna par le moine itinérant Enkū ne met pas en volume les deux visages dos à dos. Le registre du patrimoine de Gifu décrit une statue monoxyle de 88 centimètres, aux cheveux hérissés et aux yeux relevés, tenant une hache à l’horizontale ; elle est assise sur un rocher, devant un halo en forme de barque décoré de nuages. [7]Ses deux visages s’alignent de gauche à droite, si bien que le fidèle les voit ensemble de face. Il semble moins chercher à reproduire littéralement les faces opposées qu’à les ouvrir simultanément au regard de la dévotion.

L’inscription de 1685 sur le petit sanctuaire de Senkō-ji confirme qu’Enkū se trouvait alors à Hida. [8]Elle ne date pas la statue elle-même : il est plus prudent de la relier à son séjour à Hida autour de cette année. La hache plutôt que les armes du Nihon Shoki, la posture assise et les deux visages tournés vers l’avant font du combattant étrange des annales une image de culte.
Ne pas distribuer colère et compassion entre deux faces
Deux visages invitent à imaginer deux états d’âme. Or le Nihon Shoki ne dit pas qu’ils parlent, pensent ou combattent séparément. Il rapporte la désobéissance à l’ordre impérial et le pillage du peuple, non une face mauvaise opposée à une bonne face. Ouverture de montagne, défense du bouddhisme, transformation en Kannon et expulsion d’un dragon relèvent de récits de temples postérieurs ; ils n’expliquent pas une prétendue « face du bien » de l’ancien Sukuna.
Le registre du patrimoine de Gifu ne dit pas non plus qu’une face de la statue d’Enkū exprimerait la colère et l’autre la compassion. Le spectateur peut y percevoir des émotions distinctes, mais ne peut les figer en intention du sculpteur ou en personnalité originelle. La double face ne forme pas un symbole binaire du bien et du mal : elle indique un corps que l’on n’épuise jamais en le regardant d’une seule direction.
Ce que révèle la date du Senkō-ji ki
La vénération actuelle de Sukuna comme fondateur de Senkō-ji possède sa valeur propre. Mais pour la rapporter à l’Antiquité, il faut examiner la date des documents transmis. Dans Hida Sansen, Rihei Okamura relève qu’un Senkō-ji ki porte à la fin le nom de Genkai et la date de novembre 1621, tout en soupçonnant, d’après sa forme, une attribution par des mains plus tardives. [4]Cette information atteste la transmission d’un colophon de 1621 et le regard critique qu’un chercheur de l’ère Meiji portait déjà sur le document.

Une date de colophon n’est pas celle des événements racontés. Elle ne prouve pas qu’un Sukuna du temps de Nintoku ait fondé Senkō-ji. Elle ne rend pas non plus la foi ultérieure sans valeur : événement antique allégué, origine transmise à l’époque moderne, critique documentaire et pratique de dévotion actuelle sont chacun des faits de temps différents.
La mise à mort et les faiblesses que le texte ne donne pas
Le Nihon Shoki s’achève en disant que l’on envoya Naniwa no Neko Takefurukuma, ancêtre de Wani no Omi, et qu’il mit Sukuna à mort. L’entrée ne précise ni le lieu, ni la durée du combat, ni l’arme ou la ruse employée. La défaite est attestée, mais elle ne permet pas de faire de Takefurukuma, de l’armée impériale, du sabre ou de l’arc une faiblesse spéciale de Sukuna. Scellement, soumission rituelle, rites pour les morts et incantations ne figurent pas davantage dans ce texte.
Les temples racontent sous le même nom un fondateur, une apparition de Kannon ou un héros qui chasse le dragon ; les annales rapportent un vaincu ; la statue propose une présence à laquelle on fait face. Il vaut mieux conserver ensemble ces plans, sans les réduire à une seule personnalité ou à une série unique de pouvoirs. Les faces opposées ne distribuent pas une réponse entre bien et mal : elles reçoivent les regards de périodes différentes portés sur le même nom.
Profil du personnage
Cette section est notre propre création pour le récit. Ce n'est ni un fait historique ni une étude savante.
Type de Yōkai - Yōkai traditionnels
Catégorie - Démons et Géants
Rareté - Légendaire
Caractère - Taciturne et imposant, il ne tranche pas précipitamment entre bien et mal. Il sépare avec calme le visage de l’adversaire des annales de celui du protecteur vénéré dans les traditions de temple.
Affinités - Il s’accorde avec celles et ceux qui aiment vérifier la date et le narrateur d’une source, ne méprisent ni annales ni croyances locales et refusent de réduire une contradiction à une réponse unique. Il convient à qui écoute les mémoires accumulées dans les statues et les lieux autant que la seule force.
Capacités - Possède un corps portant deux visages opposésManie arcs et flèches avec quatre mainsPorte des épées à droite et à gaucheEst fort et agileApparaît, dans la tradition de Zenkyūji, comme un géant à deux visages, quatre mains et quatre jambesSe transforme, dans la tradition de Zenkyūji, en Kannon aux onze visagesChasse le dragon divin, dans la tradition de Nichiryūbu-ji
Faiblesses - Sa faiblesse et sa méthode de mise à mort propres sont inconnues. Le Nihon Shoki dit qu’il fut tué par Naniwa no Neko Takefurukuma, mais ne donne ni lieu, ni arme, ni stratagème : Takefurukuma, l’armée impériale ou une arme déterminée ne peuvent devenir une faiblesse générale.
Habitat - Le Nihon Shoki situe Sukuna dans la province de Hida. Les traditions postérieures le relient à Senkō-ji, à Zenkyūji et à la grotte de Dewagahira à Hida, ainsi qu’à Nichiryūbu-ji dans l’ancienne province de Mino. Aucun document ne permet de fixer sa demeure antique ou le lieu de sa mise à mort.