Non pas une biographie unique,
mais des figures de femme et d’araignée superposées
La Jorōgumo aujourd’hui familière ne paraît pas, déjà achevée, dans un seul texte classique. La longue chevelure, le corps de femme, les pattes d’araignée et la nuée de petites araignées rappellent l’image de Toriyama Sekien ; la mère et son enfant qui deviennent une grande araignée dans les combles viennent du Tonoigusa ; la vieille femme et la jeune fille qui font rêver Magoroku appartiennent au Taihei hyaku monogatari ; le fil tendu vers un passant au bord de l’eau relève des récits de « gouffres aux araignées ». Ces figures, venues d’époques et de lieux différents, ont fini par former l’image d’une même femme-araignée.
Une mère et son enfant disparaissent dans les combles
Dans le Tonoigusa, la Jorōgumo se présente de nuit sous les traits d’une jeune femme portant un enfant. [2]Elle fait appeler le samouraï « père » par l’enfant, mais celui-ci se méfie de cette apparition soudaine. Après avoir envisagé qu’il puisse s’agir d’un être surnaturel, il la frappe. La femme gagne les combles ; le lendemain, on y découvre une grande 女郎蜘蛛 blessée au sabre, morte, avec les traces des personnes qu’elle avait dévorées. Ce récit ne parle ni de séduction amoureuse ni d’absorption d’énergie : il met en scène un homme qui reconnaît l’étrange au cœur d’une maison ordinaire. Ni cascade, ni gouffre, ni biwa n’y figurent.
Le rêve de noces tissé par une petite araignée
Le récit de Magoroku dans le Taihei hyaku monogatari privilégie l’incertitude entre rêve et réalité plutôt que le combat. [3]Assoupi un jour d’été sur la véranda de sa résidence secondaire, à Takada en Mimasaka, Magoroku est invité par une femme d’une cinquantaine d’années dans une belle demeure ; il y rencontre une jeune fille de seize ou dix-sept ans qui lui propose le mariage. Lorsqu’il refuse en rappelant qu’il a une épouse, elle lui reproche d’avoir, avant-hier, failli tuer sa mère alors qu’il vient aujourd’hui lui rendre visite. En s’enfuyant, Magoroku voit la demeure disparaître et se retrouve sur sa propre véranda. Sous l’avant-toit, une petite 女郎蜘蛛 et une quantité stupéfiante de toiles lui rappellent qu’il avait, avant-hier, chassé l’araignée avec sa pipe. L’araignée ne le tue pas : la vieille femme et la jeune fille sont une vision qui traduit en relations humaines l’aventure d’une petite araignée pendant son sommeil. Le « Takada de la province de Mimasaka » correspond aujourd’hui au secteur de Katsuyama, dans la ville de Maniwa, préfecture d’Okayama ; il ne permet pas pour autant d’identifier une maison précise.

La femme et l’araignée réunies par Sekien
Dans son Gazu hyakki yagyō, Toriyama Sekien ne raconte pas une intrigue : sa « 絡新婦 » réunit femme et araignée dans une seule image. [4]Des pattes se superposent à une femme aux longs cheveux et vêtue d’une robe, tandis que de petites araignées l’entourent. Les courbes qui en partent peuvent évoquer des fils, de la fumée ou des flammes ; certains commentaires y voient des flammes, mais l’estampe ne comporte aucun texte expliquant des pouvoirs. Sekien ne dit pas non plus si les petites araignées sont ses enfants, ses suivantes ou des êtres qui obéissent à ses ordres. L’image donne seulement à voir l’ampleur de pattes qui ne se réduit pas à un corps de femme et la densité inquiétante d’un essaim d’araignées.

Un fil presque invisible qui sauve au bord de l’eau
Le fil lancé au bord de l’eau appartient à une autre couche de tradition que les histoires de femmes-araignées de l’époque d’Edo. Dans le type du « gouffre aux araignées », l’araignée accroche à plusieurs reprises un fil au pied ou au corps d’un homme. S’il le transfère à un arbre ou à une souche, l’arbre est entraîné dans l’eau dans un grand fracas, révélant qu’il a servi de substitut. [6]Le salut ne vient ni d’un sabre ni d’une formule, mais de l’attention portée à un fil ténu et de l’ingéniosité qui permet de le déplacer. Il ne s’agit pas de tuer l’araignée, mais d’échapper à une force du fond de l’eau.
Les deux récits unis à la cascade de Jōren
La belle femme de la cascade de Jōren ne naît pas du seul récit du fil. Un bûcheron y laisse tomber sa hachette dans le bassin ; une femme la lui rend et lui ordonne de ne jamais raconter leur rencontre. La hachette, la belle femme, l’interdit de parler et la mort de celui qui rompt sa promesse relèvent d’une autre série de récits, celle de la femme de l’eau. [6]L’association, en un même lieu, de la force sous-marine suggérée par le fil d’araignée et du silence exigé par la femme a donné son visage actuel à la légende de la 女郎蜘蛛 de Jōren. La mort qui frappe celui qui rompt l’interdit n’est pas un trait de toute Jorōgumo, mais une part de cette tradition de cascade.

Kashikobuchi :
du péril à la protection contre la noyade
À Kashikobuchi, près de Sendai, la figure de l’araignée a changé de sens avec l’histoire du lieu. Dans une ancienne collecte, ce n’est pas une belle femme, mais une « araignée » du gouffre qui accroche son fil au pied d’un pêcheur. Lorsqu’il le transfère sur un saule, l’arbre est aspiré et une voix venue de l’eau dit : « Quel homme avisé ! » [8]Dans le quartier de Hachiman 5-chōme, à Aoba-ku, Sendai, les habitants ont plus tard vénéré l’araignée et élevé une stèle pour en faire une protectrice contre les noyades. [11]La créature qui menaçait depuis les profondeurs devient ainsi un repère cultuel pour mémoriser un gouffre dangereux et éviter les accidents d’eau. Ce n’est pas l’histoire d’un monstre vaincu, mais celle d’une réinterprétation locale.
Bien plus qu’une séductrice
Le comportement de l’araignée varie fortement selon les documents. Dans le Tonoigusa, la femme s’avance hardiment avec son enfant ; dans le Taihei hyaku monogatari, la jeune fille plaide sa cause en demandant le mariage ; dans l’estampe de Sekien, la femme se tait ; et, dans les récits de gouffres, l’araignée signale sa présence par un fil avant même de se montrer. Leur superposition suggère moins une « belle femme fatale, opiniâtre » qu’une observatrice qui attend la réaction de l’autre et change la situation par un contact minime. Ce n’est pas une personnalité attestée par un texte ancien, mais une lecture contemporaine née à la rencontre de sources différentes.
La toile de l’espèce appelée jorōgumo au Japon
*Trichonephila clavata*, l’espèce appelée jorōgumo au Japon, compte des femelles grandes et vivement colorées à l’automne ; elle construit une toile en trois dimensions, avec des réseaux auxiliaires à l’avant et à l’arrière. [10]Les fils superposés, l’écart considérable entre la taille des mâles et celle des femelles, et les variations saisonnières de la couleur ajoutent une profondeur visuelle bien différente de celle d’une araignée géante à visage humain. Mais l’animal vivant ne dévore pas les êtres humains. Cette espèce et la 絡新婦 des récits partagent un nom et des fils, tout en appartenant à des mondes distincts.

Des fils qui ne coïncident jamais tout à fait
Aucun document ne donne à toutes les Jorōgumo la même demeure, les mêmes armes, faiblesses, proies amoureuses, régime alimentaire ou âge. Le scénario célèbre où elle charme un homme au biwa avant de le dévorer ne paraît tel quel ni dans le Tonoigusa ni dans le Taihei hyaku monogatari. [5]Une petite araignée a pu devenir une mère et son enfant, un rêve de mariage, une puissance tapie sous l’eau ou l’image saisissante d’un corps féminin. C’est en distinguant chacun de ces fils, sans les forcer à se confondre, que se révèle le caractère composite de la 絡新婦.
Profil du personnage
Cette section est notre propre création pour le récit. Ce n'est ni un fait historique ni une étude savante.
Type de Yōkai - Yōkai traditionnels
Catégorie - Métamorphes Animaux
Rareté - Légendaire
Caractère - Une observatrice qui attend calmement la réaction de l’autre et infléchit la situation par un contact minime. La mère hardie, la jeune fille qui réclame et la femme-araignée silencieuse se superposent en elle.
Affinités - Elle garde plus volontiers une distance paisible avec celles et ceux qui perçoivent les dissonances discrètes, refusent les explications uniques et aiment les résonances de traditions différentes.
Capacités - Prend l’apparence d’une jeune femme ou d’une mère avec enfant (Tonoigusa)Fait voir une illusion de vieille femme, de jeune fille et de demeure liée au mariage (Taihei hyaku monogatari)Accroche à plusieurs reprises un fil pour entraîner vers l’eau (récits de gouffres aux araignées)Apparaît sous une forme où corps féminin et pattes d’araignée se superposent (image de Sekien)S’entoure de nombreuses petites araignées (image de Sekien)
Faiblesses - Aucune faiblesse commune n’est transmise. Dans le Tonoigusa, la réflexion du samouraï et son sabre ; dans le Taihei hyaku monogatari, la fuite de Magoroku et l’élimination des toiles ; dans les récits de gouffres, l’astuce de transférer le fil à un arbre permettent chacun d’échapper au danger.
Habitat - Il change selon les récits : maison et combles nocturnes dans le Tonoigusa ; véranda, dessous d’avant-toit et demeure illusoire à Takada dans le Taihei hyaku monogatari ; gouffres de rivières et bassins de cascades dans les récits de gouffres.